L’école n’est jamais neutre. Derrière la dernière réforme de l’école se cache le projet d’une société moins libre. L’école façonne les citoyens de demain, détermine leur rapport au savoir, à la liberté, à la citoyenneté et au monde. Chaque réforme éducative révèle une certaine vision de la société. Celle qui s’annonce aujourd’hui, à travers l’effacement progressif de la philosophie et de la langue française, n’échappe pas à cette règle.
Présentée comme une simple réorganisation pédagogique, cette réforme porte en réalité un choix politique lourd de conséquences : celui de réduire les espaces où se construisent l’esprit critique, l’ouverture intellectuelle et l’autonomie de pensée.
La philosophie dérange parce qu’elle apprend à questionner. Elle enseigne le doute, la rigueur du raisonnement, le débat contradictoire et la liberté de conscience. Elle apprend aux jeunes à distinguer le savoir de la propagande, les faits des croyances, l’argument de l’invective. Une société qui marginalise la philosophie prend le risque de produire des citoyens moins libres, moins exigeants envers le pouvoir et plus vulnérables à toutes les formes de manipulation.
Il n’est pas anodin que, dans la plupart des régimes autoritaires, la pensée critique soit perçue comme une menace plutôt que comme une richesse.
C’est dans ce contexte que les attaques dont est aujourd’hui victime le professeur Ahmed Tessa prennent tout leur sens. Parce qu’il défend une école moderne, exigeante, fondée sur la raison, le savoir et l’émancipation de l’élève, il est devenu la cible d’un courant islamo-conservateur qui refuse toute conception de l’éducation échappant au dogme et au conformisme. Je tiens à lui exprimer, en mon nom personnel et au nom du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, notre entière solidarité.
Défendre Ahmed Tessa , ce n’est pas défendre un homme contre des attaques personnelles ; c’est défendre une certaine idée de l’école algérienne, celle qui forme des citoyens libres plutôt que des esprits soumis. Aucune campagne d’intimidation ne doit faire taire celles et ceux qui consacrent leur vie à l’émancipation intellectuelle de notre jeunesse.
La même logique semble présider au recul programmé de la langue française. Il ne s’agit pas ici d’opposer les langues entre elles. Le tamazight, l’arabe, le français, l’anglais, l’Espagnol et l’italien constituent autant de richesses qu’il faut maîtriser. Les langues ne s’excluent pas ; elles se complètent.
Le français demeure une langue majeure de la science, de la médecine, de l’ingénierie, de la recherche, de la diplomatie et de la culture. Des milliers de chercheurs, d’universités et d’entreprises travaillent quotidiennement dans cette langue. Affaiblir son enseignement, c’est réduire les capacités des jeunes Algériens à accéder au savoir, à poursuivre des études de haut niveau et à s’insérer dans un monde où le plurilinguisme est devenu une compétence essentielle.
Ce choix est d’autant plus incompréhensible que l’Algérie continue elle-même à enseigner de nombreuses filières universitaires en français. On organise ainsi l’échec des étudiants avant même leur entrée à l’université.
Comme toujours, les premières victimes seront les enfants des classes populaires. Les familles les plus aisées continueront d’offrir à leurs enfants une formation linguistique de qualité dans les établissements privés ou à l’étranger. Les autres devront se contenter d’une école publique affaiblie. Cette réforme risque ainsi d’aggraver les inégalités au lieu de les combattre.
Plus profondément encore, cette orientation traduit une vision inquiétante de l’école. Au lieu d’être le lieu de l’émancipation, elle risque de devenir celui du conformisme. Au lieu d’apprendre à penser, elle apprendrait à répéter. Au lieu de former des citoyens libres, elle fabriquerait des individus dociles.
Or les défis du XXIᵉ siècle sont tout autres. L’intelligence artificielle, les transitions écologiques, les bouleversements économiques et scientifiques exigent des femmes et des hommes capables de réfléchir, d’innover, de créer, de dialoguer avec le monde et de maîtriser plusieurs langues. Aucun pays ne relève ces défis en fermant les portes de la connaissance.
Le RCD refuse cette vision réductrice de l’éducation. Nous défendons une école républicaine, moderne, scientifique et humaniste. Une école qui fait confiance à l’intelligence de ses élèves, qui enseigne la philosophie parce que la liberté s’apprend, qui renforce les langues maternelles parce qu’elles sont au cœur de notre identité, qui maîtrise le français parce qu’il ouvre des portes sur le savoir, et qui développe l’anglais parce qu’il est indispensable dans les échanges internationaux.
L’école ne doit pas servir à fabriquer le consentement. Elle doit former des citoyens capables de choisir, de comprendre, de contester et de construire.
L’Algérie n’a pas besoin d’une jeunesse qui pense moins. Elle a besoin d’une jeunesse qui pense mieux.
C’est cette jeunesse libre, instruite, plurilingue et ouverte sur le monde qui bâtira l’Algérie démocratique, moderne et prospère à laquelle aspirent nos concitoyens.
Atmane Mazouz
Président du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD)











