Figure de l’opposition algérienne, à la tête du parti politique RCD, Atmane Mazouz se bat pour un autre régime. Rencontre avec un homme dans le viseur des autorités, alors qu’un appel demandant un changement politique vient d’être publié en Algérie.
Propos recueillis par Amar Ouyahia
Président du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (#RCD, opposition laïque) depuis 2022, Atmane Mazouz, 55 ans, fait partie des personnalités algériennes de l’opposition les plus actives sur le terrain malgré la fermeture du champ médiatique qui le rend invisible. Son parti est parmi les rares à revendiquer encore, publiquement, un changement radical du système politique dans le pays.
Cet ancien député de Béjaïa (Kabylie) vient de signer, en compagnie de dizaines de personnalités de tous horizons, une déclaration réclamant un « changement réel » du système politique en Algérie. Entretien.
Marianne : Des personnalités, dont vous faites partie, ont rendu publique une déclaration appelant à plus de démocratie en Algérie. Pourquoi cette déclaration aujourd’hui ?
Atmane Mazouz : C’est une déclaration qui intervient à la veille de la commémoration du 69ᵉ anniversaire du Congrès de la Soummam, un rendez-vous majeur de la Révolution algérienne (une rencontre des principaux chefs de l’insurrection algérienne réunis le 20 août 1956 en Kabylie pour donner une assise politique et des structures à la lutte pour l’indépendance, N.D.L.R.).
Cette déclaration répond à une urgence que nous partageons, en tant que partis et acteurs politiques algériens : rappeler qu’un pays ne peut se construire sur l’arbitraire. Aucune société ne peut s’ériger durablement sur la confiscation de la parole et la négation des libertés. Nous l’avons rendue publique parce que les Algériennes et les Algériens vivent aujourd’hui un étouffement politique sans précédent, où la moindre voix discordante est réprimée, où les espaces d’expression sont fermés et où la justice est instrumentalisée pour museler toute contestation, y compris médiatique. Le moment est critique. C’est pourquoi nous voulons ouvrir une brèche dans ce mur de silence imposé par le pouvoir et rappeler que la démocratie n’est pas une menace, mais bien une condition de survie pour la nation.
L’appel est destiné à la classe politique ? Au pouvoir ?
Il s’adresse à la classe politique, à l’opinion publique et aussi au pouvoir, parce que la situation est intenable. Malgré la répression, la société doit bouger et dire haut et fort qu’elle aspire à un véritable changement, pas à des réformes de façade.
Votre parti fait partie de l’opposition laïque. Quels sont les grands axes que vous défendez ?
Le RCD est un parti socio-démocrate qui, depuis sa création en 1989, défend trois axes fondamentaux. D’abord, la démocratie comme socle de la citoyenneté, avec une séparation réelle des pouvoirs, des institutions légitimes et un État qui rende des comptes, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui.
Ensuite, notre parti défend la laïcité et les libertés individuelles, car nous considérons que la religion doit rester une affaire de convictions personnelles et non un instrument de domination politique. Or, nous constatons que l’Algérie étouffe sous le poids de l’instrumentalisation de la religion, dont le pouvoir use abondamment.
Enfin, nous œuvrons pour la justice sociale et l’équité territoriale. Nous sommes l’un des rares partis à défendre l’émergence d’un système attribuant de larges prérogatives aux régions. Dans un pays aussi vaste que l’Algérie, il est essentiel que des entités régionales soient en mesure de gérer leurs propres affaires.
Beaucoup d’activistes et de militants se plaignent de la répression et de la fermeture du champ politique et médiatique dans votre pays. Comment parvenez-vous à agir dans ce contexte ?
Votre question tombe à point nommé puisque, mercredi 20 août, mon parti a subi la répression lors de la commémoration du Congrès de la Soummam : plusieurs de nos militants et des citoyens venus se recueillir ont été arrêtés.
Au RCD, nous avons l’habitude d’être la cible de la répression. Malgré les entraves, nous occupons les espaces disponibles et nous continuons d’agir avec courage et lucidité dans des conditions souvent très hostiles. Se taire dans ces moments serait une forme de complicité que nous refusons. Nous travaillons sur le terrain, au contact des citoyens, malgré les obstacles. Nous utilisons chaque espace, aussi réduit soit-il, pour faire entendre notre voix. Cela implique parfois des interdictions de réunions – que nous subissons régulièrement –, des arrestations abusives et même des campagnes de diffamation orchestrées ici ou à l’étranger par des relais aux agendas opaques, visant à nuire au seul parti qui résiste encore dans ce pays.
Nous faisons face à un régime accroché au passé, incapable de se tourner vers l’avenir. Abdelmadjid Tebboune a confisqué l’État, mais aussi la souveraineté populaire.
Cela fait une année que le président Abdelmadjid Tebboune a été réélu pour un second mandat. Quel bilan faites-vous de ses six années à la tête de l’État ?
Le bilan d’Abdelmadjid Tebboune n’est pas difficile à dresser. Sous sa présidence, le pays vit sous un régime qui a perfectionné l’art du simulacre démocratique. Nous avons des institutions dépourvues de toute souveraineté et de toute légitimité, livrées à elles-mêmes. Nous faisons face à un régime accroché au passé, incapable de se tourner vers l’avenir. Abdelmadjid Tebboune a confisqué l’État, mais aussi la souveraineté populaire. La répression généralisée en témoigne, avec des arrestations arbitraires, des condamnations expéditives et une quasi-fermeture des médias.
Sur le plan économique, l’Algérie est en panne, prise en otage par la rente et la prédation. Le chef de l’État n’a ni stratégie de développement ni véritable programme pour créer de la richesse. Résultat : une jeunesse condamnée à l’exil ou à la débrouille quand elle le peut. Le bilan du chef de l’État est, en réalité, réduit à néant.
Le chef de l’État a annoncé à plusieurs reprises son intention d’organiser un « dialogue national ». Il a d’ailleurs reçu, à ce titre, quelques chefs de partis, mais pas vous. Croyez-vous à son projet ?
Même si nous doutons de ses intentions, nous avons toujours été parmi les premiers à appeler au dialogue et nous serons partie prenante de cette consultation si nous y sommes conviés. Mais le RCD ne participera pas à une mise en scène ni à un dialogue qui élude les vraies questions, celles que posent les Algériennes et les Algériens. Si Abdelmadjid Tebboune veut sérieusement organiser ce dialogue, le RCD y prendra part.
Comment ?
Nous participerons avec nos propositions et nos solutions. Il faudra aborder toutes les questions soulevées par la société, y compris celles qui dérangent, celles qui font peur au pouvoir, mais qui relèvent de l’avenir du pays.
Les relations entre l’Algérie et la France traversent une crise sans précédent. Comment peut-on sortir de cette situation ?
Cette impasse ne doit pas durer éternellement. Nous appelons les deux pays à renouer un dialogue sincère et constructif, débarrassé des sujets piégés qui compromettent l’avenir de leurs relations. Algériens et Français ont des intérêts communs, une histoire partagée et des défis à relever ensemble.
Il faut aussi rappeler que l’Algérie compte une importante communauté émigrée qui subit de plein fouet cette crise et aspire à une stabilité durable. Aujourd’hui, elle est victime de l’exacerbation de cette situation. Par ailleurs, certains cercles étrangers, hostiles aux deux pays, alimentent et instrumentalisent cette crise pour empêcher tout rapprochement bénéfique entre la France et l’Algérie.
Publié le, 22/08/2025 à 18:40