Sadi répond à Benachenhou
Auteur: Said Sadi
Publié: 29/04/10
En écrivant un livre sur le colonel Amirouche, je
prolonge une
conduite que je m’étais fixée de longue date : soumettre au débat les
sujets qui, d’une façon ou d’une autre, impactent la vie nationale
pour
éviter que la rumeur, la manipulation ou les deux ne confisquent de
dossiers majeurs dans la construction de l’État démocratique et social
annoncé par Novembre et configuré à la Soummam.
C’est ainsi qu’il a
fallu introduire la question identitaire et celle des droits de
l’homme
dans la scène algérienne à l’époque du parti unique avant d’intégrer
la
condition féminine et la régionalisation dans le programme du RCD. Un
peu plus tard, on s’en souvient, j’ai invité à réfléchir sur l’avenir
de
la presse privée. Aujourd’hui, le temps est venu d’aborder lucidement
la
place et le rôle de l’histoire dans la vie publique et cela pour deux
raisons. D’une façon générale, aucun pays ne peut indéfiniment
esquiver
ou escamoter son passé sans être rattrapé par la vérité ou pire, voir
d’autres acteurs, plus ou moins bien intentionnés, structurer en lieu
et
place de la collectivité concernée les référents nationaux. Plus
immédiatement, la nécessité de débattre de notre passé dans la
transparence se justifie par le fait que, si l’on excepte le président
Boudiaf qui assumait un début d’alternative, aucun chef d’État n’a
proposé un projet soumis à des évaluations et assumé un bilan. Tous
les
dirigeants qui ont pris le pouvoir, qui par un putsch qui par des
fraudes électorales, se sont construit un parcours de sauveur de la
nation en assaisonnant notre histoire selon les appétits de leurs
clans.
Les élites en question
J’ai choisi l’histoire d’Amirouche parce que le sort qui lui a été
réservé est exemplaire des turpitudes algériennes. J’ai pu voir très
tôt
comment des hommes préparaient en pleine guerre le pouvoir de
l’arbitraire et par quels procédés ils avaient volé et violé la
conscience nationale en abusant de notre patrimoine mémoriel après
l’indépendance. Le cas Amirouche offre l’avantage, si l’on peut dire,
de
mieux éclairer nos mœurs politiques d’avant et d’après guerre. Quinze
jours après la sortie du livre, le succès en librairie ne s’est
malheureusement pas accompagné de commentaires à la mesure de ce que
nous sommes en droit d’attendre sur une guerre de libération aseptisée
et qui, comme toutes les révolutions, eut ses épisodes de grandeur et
ses parts d’ombre. Ceux qui se sont manifestés publiquement se
répartissent en trois groupes : il y a des anciens maquisards, des
intellectuels et des politiques. Passons rapidement sur les premiers
dont la crédibilité et la légitimité ne sont pas les plus affirmées
dans
leur catégorie. Que répondre à quelqu’un qui déclare : «Saïd Sadi
étant
trop jeune pendant la guerre, il n’avait pas à s’immiscer dans le
domaine historique.» ou : «Au lieu d’écrire sur Amirouche, Saïd Sadi
aurait dû parler de Krim Belkacem.» On imagine bien que si le livre
avait concerné le signataire des accords d’Evian, j’aurais eu droit à
une interpellation tout aussi sèche pour avoir commis un écrit sur des
hommes «se prélassant dans les palaces de Tunis ou du Caire au lieu de
traiter de patriotes qui ont lié leur destin à celui de leur peuple».
Ces polémiques n’ont d’intérêt que dans la mesure où elles soulignent
la
misère politique du régime qui emmagasine certains anciens combattants
pour les actionner en cas de nécessité ; cette allégeance étant
rétribuée par quelques prêts bancaires «non remboursables» ou d’autres
avantages plus ou moins avouables. En disant cela, je souhaiterais
convaincre que je ne cherche à accabler personne et que je ne saisis
cette opportunité que pour mieux décoder les mécanismes du système
algérien. Souvent inaudibles, les voix intellectuelles sont hélas
réduites, pour une bonne partie, à la fonction d’indicateurs du sens
du
vent. Si l’on exclut l’exception notable de Yasmina Khadra, lui aussi
sollicité, mais qui eut le mérite de s’interdire de commenter un livre
qu’il n’a pas lu, on ne peut que déplorer la sortie de Rachid
Boudjedra,
pour lequel j’ai une estime sincère, quand il dit : «Saïd Sadi est un
politique. Il assène ses vérités.» Outre mes analyses personnelles,
j’ai
construit mon livre sur des évènements, des témoignages et des
documents. Ces éléments peuvent être vrais ou faux mais il n’y a pas
beaucoup de place pour l’interprétation dans ce genre de situations.
Mais ce qui pose problème dans les affirmations de Boudjedra, c’est
cette tendance à soutenir des préjugés politiquement lourds de sens.
Quand il avance qu’Abane a été tué par Krim et non Boussouf, il sait
que
cela est faux ; ce qui ne veut pas dire, par ailleurs, que le passage à
l’acte de Boussouf n’a pas été facilité, voire encouragé par
l’animosité
que nourrissaient Krim et d’autres responsables envers Abane. Je peux
croire pourtant que cette propension à suivre et relayer les modes ne
participe pas d’une intention politicienne chez Boudjedra. Il n’en
demeure pas moins, et nous le verrons plus loin, que ces complaisances
sont récupérées et instrumentalisées. Restent les politiques qui se
sont
exprimés. J’en retiens deux : un membre de la direction d’un parti de
la
coalition gouvernementale proclamant sa proximité avec le clan d’Oujda
et un ancien ministre qui a appartenu au segment noir du MALG. Le
premier affirmant qu’il ne peut y avoir matière à débat puisque
«l’histoire a tranché» est dans son rôle. Produit de la cooptation
populiste qui propulse un parti créé trois mois auparavant au sommet
de
toutes les institutions par des méthodes que ne renierait pas le
funeste
Naegelin, il ne peut qu’espérer voir perdurer une histoire faite de
fraudes, d’injustice et de prédation pour surnager politiquement. Si
désordonnée et brutale qu’elle soit, la diatribe de l’ancien ministre
publiée par le Quotidien d’Oran est paradoxalement plus utile pour
l’analyse de l’impasse algérienne. Le titre «Basta » qui coiffait la
page était à la fois une signature et un programme. Il ne s’agit
surtout
pas de tolérer une discussion ou un avis du bas peuple. Non, il faut
que
l’autre, extérieur à la secte, en l’occurrence Nordine Aït
Hamouda, le
fils du colonel Amirouche, se taise et se terre. Il n’a pas le droit
d’exister et si on lui accorde une visibilité, c’est pour décréter
qu’il
est dément et, pourquoi pas, en appeler à l’ouverture des cliniques
psychiatriques comme aux temps bénis du Goulag, On se surprend, devant
tant d’impulsivité, à se demander si c’est le profil de l’individu, à
l’évidence caractériel, qui a inspiré l’éructation ou les reliquats
d’une formation dans une instance qui a cloîtré l’intelligence avant
de
la pervertir pour humilier et stériliser le pays. Mais ne faut-il pas
être l’un pour servir l’autre avec autant de zèle et de cynisme ? Je
ne
sais pas, pour ma part, ce que j’aurais fait, une fois devenu adulte,
si
j’avais été à la place de celui dont on a voulu avilir le père avant
de
le priver de sépulture.
Le cynisme des oligarques
L’auteur de la fetwa du Quotidien d’Oranordonne et exige de ne
plus
jamais émettre la moindre critique sur Boumediène et Boussouf avant de
remettre sans vergogne sur la table la tambouille du duo Godard-Léger,
agrémentée de quelques tonitruants mensonges sur lesquels je
reviendrai.
Que nous dit Monsieur Mourad Benachenhou ?
1) Basta ;
2) Que celui qui ose s’exprimer après son oukase ne peut être qu’un
individu frappé de folie ;
3) Qu’il interdit de parler de Boussouf et de Boumediène ;
4) Que c’est Boussouf qui a sermonné et obligé Amirouche à laisser
sortir les étudiants à partir de 1958 ;
5) Que si le colonel de la Wilaya III a été tué c’est parce qu’il a
éteint son poste radio sur lequel Boussouf essayait en vain de le
contacter ;
6) Que s’il y a eu fuite dans le code ou la transmission, elle ne doit
être imputée qu’à deux Kabyles, Krim Belkacem ou Mohamedi Saïd.
Qu’importe que le second soit en 1959 opposé au premier puisqu’il
était
déjà l’obligé du clan d’Oujda qu’il suivra d’ailleurs dans le clan de
Tlemcen en 1962.
On est consterné par tant d’aveuglement de la part d’une personne qui a
occupé les plus hautes charges dans l’Algérie indépendante et qui fut
dans l’antre du pouvoir occulte avant l’indépendance. Si un homme
s’autorise autant d’excès à un demi-siècle de distance et, qui plus
est,
dans une période où les Algériens ont malgré tout réussi à arracher un
droit minimum à la parole en dépit de la censure institutionnelle, on
ne
peut qu’être saisi d’effroi à l’idée d’imaginer ce que des agents
comme
lui ont pu commettre à l’époque où ils officiaient dans l’impunité et
loin de tout regard. En tout cas, il faut avoir de solides raisons
pour
étaler tant de haine et prendre le risque de s’exposer dans une
démonstration aussi aléatoire qu’intempestive.
Qu’en est-il des affirmations de Monsieur Benachenhou ?
Pendant la guerre, le seul centre d’accueil des étudiants
algériens
était basé à Tunis. Je raconte dans mon livre comment et pourquoi
Amirouche, qui n’était que commandant en 1957, c'est-à-dire une année
avant les prétendues injonctions de Boussouf, l’a ouvert sur les fonds
propres de la Wilaya III. Cela est un fait. S’agissant des messages
interceptés, voici ce qui est écrit dans le point numéro 6 du rapport
que portait avec lui d’Amirouche en allant à Tunis : «La Wilaya III
n’a
reçu que deux postes au mois d’août 1958, sans dépanneurs, alors qu’en
d’autres wilayas, il existe des régions (la région est une subdivision
de la wilaya) qui possèdent des postes émetteurs... cette carence tend
à
faire croire à une volonté de négliger la Wilaya III, ou à du
régionalisme de la part tout au moins des responsables des
transmissions.» Retenons donc, pour l’instant, que la Wilaya III ne
disposait que de deux postes émetteurs lors du déplacement
d’Amirouche.
Or, au mois de décembre 1958, un des deux postes a explosé,
déchiquetant
les techniciens et blessant grièvement le commandant Mohand ou Lhadj
et
le lieutenant Abdelhafidh Amokrane (toujours vivant) à la suite de la
mise en marche d’une batterie piégée par l’ennemi, destinée à éliminer
Amirouche qui était à l’époque dans le Nord-Constantinois avec les
colonels qu’il y avait convoqués. Nous savons aussi que le deuxième
poste était resté à Akfadou puisque c’est sur cet appareil que Krim
Belkacem, déjà en désaccord avec Boussouf, avait essayé de contacter
Amirouche, parti depuis 3 jours, pour lui demander de changer de route
au dernier moment. Monsieur Benachenhou sait pertinemment que le
colonel
Amirouche n’avait pas de poste émetteur quand il se dirigeait vers
Tunis. Les messages captés par l’armée française émanaient des
services
de Boussouf qui a obligé ses agents à les diffuser à plusieurs
reprises
malgré leurs réticences. En bon agent du noyau dur du MALG, il doit
aussi savoir que le 29 mars, à l’annonce de la mort d’Amirouche et de
Haoues, Krim a déclaré à Tunis devant des témoins encore en vie : «C’est
un coup de Boussouf et de Boumediene».Prétendre qu’Amirouche a été
sermonné après l’opération des services spéciaux français est une
contrevérité. Le colonel de la Wilaya III a demandé, dès les premières
informations, de l’aide et une commission d’enquête au GPRA qui l’a
félicité ; félicitations qu’il a récusées tant que des observateurs
extérieurs à sa wilaya ne sont pas venus évaluer la situation. Les
documents qui attestent de ces données existent. Nous pouvons
reprendre
une à une les allégations de Monsieur Benachenhou et les démonter.
Mais
le plus grave dans ses affirmations tient à cette allusion renvoyant à
un postulat inlassablement distillé qui suggère qu’au cas où il ne
serait plus possible de nier que le colonel de la Wilaya III a été
«donné» à l’armée française, il faut imputer la faute à Krim Belkacem
ou
Mohamedi Saïd qui avaient été responsables de la Kabylie. Comme si, en
la matière, la faille renvoyait à une question organique et non de
transmission. La thèse est construite, rodée et appliquée. Dans un
hebdomadaire arabophone, un autre ancien maquisard affirme, dans la
même
semaine, que ce sont deux moudjahidine kabyles, faits prisonniers le
28
mars 1959, qui ont donné leur chef et Haoues, oubliant que l’armada
déployée par le général Massu était sur place le 25 mars, soit trois
jours avant l’accrochage qui a coûté la vie à Amirouche et au chef de
la
Wilaya VI. Après «ce scoop», l’ancien patron de la gendarmerie, Ahmed
Bencherif, argue que la séquestration des restes des deux colonels avait
été décidée par Merbah (un autre Kabyle) et à son insu. La fable a ses
cohérences, ses acteurs et ses objectifs. Krim a tué Abane, Mohamedi
Saïd ou Krim ont donné Amirouche et Merbah a séquestré Amirouche avant
de tuer Krim. Le tout sans que Boussouf ou Boumediène n’aient vu ou
entendu quoi que ce soit. Les Kabyles s’entretuent. Il n’y a qu’à le
faire savoir et… espérer ou, mieux, faire en sorte que cela continue.
Voyez-vous Monsieur Benachenhou, si l’antikabylisme devait faire le
bonheur de l’Algérie, notre pays, compte tenu de l’énergie que votre
clan a mis à cultiver ce travers, serait au firmament des nations.
Faut-il, dès lors, s’étonner, devant tant de perfidie, de voir des
désespérés se réfugier dans des aventures sécessionnistes ? En ce
sens,
l’intervention de Monsieur Benachenhou ne peut être prise pour un
témoignage visant à masquer un passé trouble. C’est d’abord et avant
tout une manœuvre qui prend l’histoire comme levier pour maintenir
l’asservissement de la nation par une oligarchie qui a détourné
mémoire
et destin algériens.
Monsieur Benachenhou,
Puisque vous assumez aujourd’hui encore les drames qui ont empêché
notre
peuple de s’accomplir, il est légitime de vous poser les questions qui
s’adressent à un inculpé qui plaide coupable.
1er) Vous vous impliquez sans nuance en 2010 dans l’action de
Boussouf,
qui pouvait avoir l’excuse, si l’on ose dire, de la bonne foi
stalinienne au moment où il planifiait et commettait ses exactions.
Savez- vous ce que l’assassinat d’Abane a coûté à l’Algérie en termes
politique et moral ?
2e) En tant qu’acteur fier du coup de force engagé par l’armée des
frontières contre les maquis de l’intérieur et de son coup d’État
contre
le GPRA, première instance légale de l’Algérie contemporaine,
pouvez-vous être sensible au prix humain de cette irruption et à son
effet dévastateur pour le futur algérien : plusieurs milliers de morts
au lendemain d’une guerre qui a saigné le pays et des affrontements
fratricides qui continuent de déchirer la nation à cause de votre
«pédagogie» de la conquête du pouvoir par le kalachnikov ?
3e) Votre basta peut-il valoir justification à l’exécution du colonel
Chabani qui a laissé des séquelles qui ne veulent pas cicatriser,
notamment chez les populations du Sud ?
4e) Qu’avez-vous tiré comme dividendes des assassinats de Krim et de
Khider qui avaient le droit de vivre dans un pays qu’ils ont fait
renaître et le devoir de contester un pouvoir dont les usurpateurs
n’auraient jamais connu d’existence politique sans leur engagement et
sacrifice ?
5e) Pouvez-vous nier que vous avez volé et caché pendant 20 ans les
restes des colonels Amirouche et Haoues ?
Savez-vous ce que de tels crimes symboliques impriment dans l’âme du
citoyen ? Les questions sont celles-là, Monsieur Benachenhou. Toute
autre élucubration est vaine. Je pourrais continuer à l’envi la liste
des conséquences de vos crimes, je dis bien crimes puisqu’en vous
réclamant de ces abus un demi-siècle après leur commission, vous ne
pouvez ni invoquer l’ignorance de leurs implications, ni la pression
des
conjonctures.
Monsieur Benachenhou,
Je n’ai pas écrit un pamphlet, je n’ai pas cherché à polémiquer. Je
continuerai à inviter à débattre de tout ce qui peut faire avancer la
réflexion et aider à construire la citoyenneté qui est le contraire de
votre morgue.Mais sachons positiver : s’il fallait une raison de plus
pour écrire ce livre, vous venez de nous la donner. Voyez-vous,
Monsieur
Benachenhou, la différence entre vous et moi, c’est que je ne fais pas
de la politique pour préserver une carrière ; je me suis engagé pour
apporter ma pierre à la construction collective d’un destin. Vous
l’aurez compris, nous n’avons ni les mêmes valeurs ni les mêmes
échelles. Vous investissez l’instant, je parle à l’histoire. Vous avez
tué Amirouche et vous m’avez emprisonné et torturé. Vous avez gagné la
bataille du pouvoir, nous avons gagné la bataille de la mémoire. Vous
ne
le savez pas : il n’y a pas d’autorité sans morale.
Said Sadi.
Président du RCD, député.