Le député Hakim Saheb répond à Addi Lahouari
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Publié: 27/07/10
Il faut toujours dire la vérité au peuple, disait feu
le président Boudiaf quand il revint au pays après un exil de 28 ans au
cours desquels l’Histoire qu’il avait contribué à écrire fut
confisquée, détournée et retournée contre les acteurs qui l’avaient
faite. Ce détournement de notre mémoire coûte cher, trop cher au pays.
C’est pour cela que chacun d’entre nous se doit d’intervenir en âme et
conscience à chaque fois qu’il assiste de près ou de loin à une
entreprise de désinformation quel qu’en soit l’auteur et quelles que
soient ses raisons.
La réponse faite par Addi Lahouari à Nordine Aït Hamouda est
exemplaire des sociétés frappées dans leur vitalité ; elle fait partie
de ces pièces où l’intervenant, encouragé par les effets d’une guerre
dont il s’est protégé, s’octroie une autorité en instrumentalisant une
science dont il s’affirme unique détenteur pour délivrer à la
«communauté des ignorants» ses vérités avec une suffisance et une
mauvaise foi qui ne doivent laisser aucune place au silence. Pour couper
court à tout malentendu, j’affiche la couleur. Je suis avocat et député
du RCD. J’étais étudiant et j’ai eu le privilège et l’honneur d’assister
à la création du parti. C’est donc en tant que citoyen mais aussi comme
militant, élu et collègue de Nordine Aït Hamouda que j’interviens. Cela
ne m’empêche ni de faire l’effort de la lucidité ni de me soumettre à ce
qui guide mon éthique dans la vie politique où je me suis engagé.
Tout commença par l’imposture intellectuelle
Ce qui motive mon intervention, c’est le devoir de m’exprimer face à
cette volonté délibérée de fausser le débat de la part d’un homme qui
s’affiche comme un universitaire chargé d’observer et d’analyser sa
société dont personne ne peut et ne doit contester le propos. Cette
prétention a quelque chose du terrorisme intellectuel propre aux cadres
des systèmes totalitaires. Monsieur Addi n’a ni l’excuse de l’ignorance
ni celle de la contrainte à faire valoir pour commettre une sortie
construite sur les contrevérités patentes et soutenues par des allusions
politiques pernicieuses. Tout commence par la confiscation du mot. M.
Addi fait mine de ne pas distinguer islam et islamisme, il suggère que
Djaout était un éradicateur et que Hachani était un réconciliateur, il
distille l’idée que les activistes de 1991 étaient de paisibles acteurs
politiques qui n’avaient d’autres intentions que celles d’honorer un
mandat politique banal en attendant de le remettre en jeu et relance la
rengaine gauchiste française qui a décrété que celui qui ne se soumet
pas à l’aventure intégriste est contre la paix. Enfin, M. Addi réduit la
scène politique nationale à un binôme police politique-intégrisme. Celui
qui n’est pas chez l’un est mécaniquement affecté chez l’autre. M. Addi
sait que tous ses préalables sont faux. Il a cependant besoin de ces
maquillages pour régler ses comptes. Ce faisant, l’universitaire sort de
son rôle et défend un projet politique dont il ne veut assumer ni les
expressions ni les conséquences. Cela est intellectuellement malsain.
Mais il n’y a pas que cette prétention à abuser d’une science sociale
pour fausser concepts et évènements historiques qui pose problème. M.
Addi disqualifie a priori tous ceux qui viendraient a relever ou
souligner ses égarements et autres manipulations en jouant sur le
registre subjectif. Ses adversaires sont «brutaux et méchants» alors que
lui, vierge de toute tentation politique, «critique et analyse». Voilà
le décor dans lequel M. Addi nous impose de jouer. N. Aït Hamouda a
rappelé comment, un tantinet comminatoire et faussement conciliant, M.
Addi sert un discours en Kabylie avant d’en revenir à ses vieilles
haines quelques jours plus tard en ciblant ceux qui n’ont ni abdiqué ni
cédé devant la barbarie soutenue par la puissance médiatique des
socialistes français qui, voulant faire oublier leur compromission avec
le FLN depuis 1962, s’engagèrent dans une complicité avec l’islamisme
qui laissera des cicatrices durables entre le PS français et les forces
démocratiques algériennes.
Diaboliser l’adversaire pour justifier l’innommable
M. Addi n’a pas critiqué Saïd Sadi sur ce qu’il a dit ou écrit mais en
fonction de positions ou d’arrière-pensées qu’il lui attribue, n’enviant
en cela rien aux services spéciaux algériens formés à l’école soviétique
qui jugeaient, et dans une certaine mesure continuent à le faire, les
opposants en tant qu’agents de l’impérialisme dès lors qu’ils osaient
rêver d’un autre destin pour leur peuple. A entendre M. Addi, le combat
mené par Saïd Sadi contre l’extrémisme religieux serait en fait le
paravent d’une lutte contre l’islam visant à dénier au musulman le droit
de pratiquer dans son pays. Saisissant la parution d’un livre sur le
parcours d’un héros de la guerre de libération, le représentant du
groupe de Rome dans les médias français s’emploie à réanimer la machine
à désinformer. Il n’a contesté ni la pertinence de l’analyse, ni la
véracité des faits, ni les documents étalés par Saïd Sadi tout au long
de son ouvrage. Il rebondit sur le livre et s’attelle à relancer la
litanie des jugements qui condamnent l’homme politique dans le
traitement de faits historiques en invoquant, d’une part, les risques de
manipulation — M. Addi étudie les faits pendant que les autres les
manipulent — et d’amalgamer, d’autre part, des situations politiques
antagoniques et les lectures nécessairement différentes qui en
découlent. Il va de soi que les enjeux de la situation conflictuelle née
au lendemain de l’indépendance sont d’une autre nature que ceux des
évènements de décembre 1991. Chaque épisode appelle des mesures et des
lectures adaptées. Dès lors que la falsification des faits est avérée et
qu’elle émane d’un homme qui ne saurait s’abriter derrière la
méconnaissance d’une situation politique, on peut et on doit poser
clairement la question : la sortie de M. Addi Lahouari est-elle fortuite
ou est-elle savamment synchronisée pour venir à la rescousse du clan
d’Oujda, aujourd’hui représenté par le chef de l’Etat, dans une
politique de « réconciliation», dont on mesure chaque jour les coûts
humain et politique, en lui apportant la caution d’un intellectuel connu
pour être un partisan du contrat de Rome ? Le lynchage médiatique qui a
accompagné la publication du livre sur le colonel Amirouche donne un
avant-goût de ce qui est réservé à tous ceux qui seraient tentés
d’exprimer une autre opinion sur les thèses officielles retenues sur le
Mouvement national.
Occulter le régionalisme pour légitimer le tribalisme
Décidément, l’histoire de la guerre d’Algérie, comme l’affirme Saïd
Sadi dans sa réponse à Ali Kafi, «est un butin trop précieux pour être
restitué au peuple.» Le débat que réclame notamment la jeunesse
algérienne n’aura pas lieu tant que la mémoire reste confisquée par les
rentiers et "tard-venus de la guerre de libération", pour reprendre une
expression chère à Mostefa Lacheraf, ce sociologue qui a assumé sa
mission avec loyauté, pertinence et rigueur. Ce débat sera toujours
différé si l’Histoire demeure l’otage des hégémonies idéologiques ou
intellectuelles qui la mutilent aujourd’hui encore et si les
universitaires ne s’affranchiront pas de chapelles politiques auxquelles
ils offrent une soumission d’autant plus pernicieuse qu’elle ne s’avoue
pas. Notre mémoire collective est toujours traumatisée par l’omerta
imposée à ceux qui savent et qui pourraient dire la vérité. Le processus
de construction de la conscience nationale et de la société civile
naissante exige, dans la phase tumultueuse de notre vécu national
actuel, que toute la lumière soit faite sur cette étape matricielle,
comme sur celles qui l’ont suivie, marquées entre autres par la trahison
des colonels Amirouche et Haouès et les assassinats de Abane, de Chabani,
de Chabou, de Khider, de Krim et, plus tard, de Boudiaf. C’est
probablement en cela que l’œuvre de Saïd Sadi, qui s’inscrit en droite
ligne de cet impératif, dérange. Mais, venons-en aux propos de l’auteur
de ce qui aurait pu apparaître, s’il n’y avait récidive, comme un simple
dérapage et/ou malentendu sémantique provoqué par la panique : «La
régression féconde». M. Addi Lahouari déclare péremptoire : «J’ai
cherché à donner mon point de vue à Tizi Ouzou parce que j’étais gêné
par la tournure pro et anti-kabyle que prenait la polémique dans les
journaux. Il fallait "dékabyliser" le débat et le centrer dans son cadre
politique et théorique (…). Il ne faut pas ethniciser les divergences et
oppositions (…).» «Dékabyliser» le débat, le mot est lâché. A
l’évidence, toute référence à l’un des plus grands tabous de l’Algérie
indépendante dérange et effraie notre universitaire. Il ne faut dénoncer
ni l’antikabylisme qui s’institutionnalise chaque jour davantage, ni
l’ostracisme identitaire et socioculturel qui frappe toute une région
depuis l’indépendance ni même et surtout la tribalisation de l’Etat où
pas moins de treize ministres issus d’une même localité occupent au sein
du gouvernement la plupart des sièges de souveraineté. Nous sommes
sentencieusement sommés de détourner le regard d’un sujet où, en
principe, l’expertise de la sociologie aurait dû éclairer la nation et
la prévenir des dangers d’explosion qui la guettent. Les intervenants
qui m’ont précédé ont signalé le blocage d’un projet Pnud au seul motif
qu’il était partiellement destiné à la Kabylie. On vient d’apprendre que
le gouvernement a refusé l’ouverture du centre culturel français à
Tizi-Ouzou alors qu’il a accepté le fonctionnement de ceux des autres
régions pour ne parler que des dernières décisions et M. Addi nie
toujours les tendances régionalistes qui ont pesé sur tout le mouvement
national. On accepte volontiers que l’idéologie arabo-islamique règne en
maître absolu sur l’aréopage institutionnel national et l’on fait fi du
fait que l’arabisme, à l’instar de l’islamisme (qui n’est pas l’islam M.
Addi, vous le savez bien ), est exogène à la société algérienne et qu’il
a été cloné sur le corps social national par de médiocres "coopérants"
importés du Moyen-Orient dès l’indépendance avec la bénédiction et les
moyens du pouvoir algérien dominé, cela aussi vous le savez M. Addi, par
un clan d’Oujda hégémonique de 1962 à ce jour. Le sociologue averti
semble ignorer que c’est par l’école, la mosquée et les médias publics
que la jeunesse algérienne a été livrée, poings et pieds liés, à la
théocratie naissante et à l’improvisation populiste. Le délabrement du
niveau de l’enseignement, la perte des repères identitaires et la
minorisation progressive de la femme sont, entre autres, les leviers sur
lesquels se sont appuyées les forces conservatrices à l’intérieur et à
la périphérie du système avant de dériver, sous la bannière islamiste,
vers une insurrection qui s’exprime aujourd’hui par la violence.
De la démission morale au fourvoiement intellectuel
Oui, M. Addi, l’impasse actuelle a ses origines, ses mécanismes et
son expression. Des patriotes, dont vous occultez l’existence, luttent
pour une alternative qui libère la nation et du système militaire et de
son clone intégriste. Ils affirment sans ambages que le sevrage
identitaire et la césure de la mémoire, conjugués au délit de parole,
ont généré le terreau qui est à l’origine du drame qui ensanglante
l’Algérie depuis deux décennies : la jeunesse étant, quelle que soit la
faction qui l’a captée — pouvoir ou terrorisme – la première victime
d’une politique qu’elle n’a ni élaborée ni choisie. Du point de vue de
ces patriotes, cette violence n’est ni fortuite ni fatale. Produit
direct du système, son dépassement suppose nécessairement la rupture
avec le pouvoir actuel, «formel ou réel», et une réorganisation de
l’Etat qui appelle de nouvelles règles de fonctionnement et de
régulation. Toujours tendancieux, M. Addi persiste et nage dans les eaux
troubles du confusionnisme lié à sa théorie de «régression féconde». En
effet, il reproche à Saïd Sadi, vingt ans après, de s’être opposé à une
aventure dont le pays a, depuis, mesuré et éprouvé les affres, et
d’avoir été parmi les initiateurs de l’interruption d’un processus
électoral qui hypothéquait le devenir algérien. Notre universitaire nous
explique que l’extrémisme islamiste n’était qu’une simple manifestation
de la foi musulmane que des mécréants, intolérants, incultes et sans
ancrage populaire n’ont pas su comprendre. Et de nous inviter à regarder
ce qui se passe dans les pays qui ont apprivoisé les segments
conservateurs de leur société à travers les mouvements sociaux et
chrétiens démocrates. Si le sociologue n’avait pas été asservi par le
militant honteux, M. Addi aurait noté que dans ces mouvements, il y a un
mot qui les définit et que ses alliés ont eu le courage de renier
publiquement : c’est le mot démocrate. On n’a pas encore entendu des
formations politiques belges, allemandes ou italiennes déclarer que la
démocratie est une hérésie «dimoqratiya kofr». Pourquoi un universitaire
se perd-il dans de tels méandres au risque d’y perdre son âme ? Mystère
et misère de certaines élites algériennes ! Bien sûr, lorsqu’on a choisi
de quitter le pays, précisément au début de l’année 1992, et que l’on a
mis sa progéniture à l’abri des risques et de tout péril, on peut se
permettre d’avancer mille et une théories et de faire de son pays un
champ d’expérimentation, voire un laboratoire à ciel ouvert, nonobstant
le coût humain qui en découle. Mais lorsque l’on n’a pas de pays de
rechange – dixit Saïd Sadi – et que l’on a l’Algérie dans le cœur,
avouez M. Addi, que l’on n’a pas d’autres choix que de s’opposer
simultanément à l’hydre intégriste et à son géniteur, le régime en
place. Les atermoiements et les reniements ne sont que des fuites en
avant. Au fond de vous-même, vous admettez ce qu’a dit Saïd Sadi :
«L’intégrisme, c’est comme la mort ; on n’en fait l’expérience qu’une
fois.» La différence avec vous c’est que lui l’a dit et assumé. Méditez
la sentence, vous qui demandiez de la cohérence aux hommes publics. La
finalité du mouvement intégriste est, au demeurant, d’une totale clarté
: imposer la Charia au niveau politique et civil et la bazarisation sur
le plan économique. On est loin de l’Etat de droit où force reviendrait
à la loi et de la régulation économique par le marché. M. Addi, qui
cultive, sans y croire, la dissolution de l’idéologie islamiste dans la
démocratie, sait, plus que quiconque, que ce mouvement est d’essence
totalitaire, qu’il dispose de relais extranationaux et connaît le sort
réservé aux opposants partout où cette doctrine a pris le pouvoir. Il
n’a pas, également, l’excuse d’ignorer les déclarations antérieures à
décembre 1991 des dirigeants de cette nébuleuse. On se croyait
définitivement délivré d’un certain jargon politique qui apparaît
aujourd’hui bien désuet. Mais puisque M. Addi nous ressert sa marotte,
rafraichissons-lui la mémoire. Le vice-président de l’ex-FIS déclarait,
entre autres : «Il n’y a pas de démocratie, car la seule source de
pouvoir, c’est Allah et le Coran et non le peuple. Si le peuple vote
contre la loi de Dieu cela n’est rien d’autre qu’un blasphème ; dans ce
cas, il faut tuer ces mécréants.» ( Horizons du 23 février 1989), ou
encore, «sachez que la démocratie est étrangère dans la maison de Dieu.
Prenez garde à celui qui vient vous dire que la notion de démocratie
existe en Islam. Il n’y a pas de démocratie en Islam. La démocratie est
kofr.» ( Le Maghreb du 20 octobre 1989). Si l’on voulait être rigoriste,
on pourrait convenir que l’auteur de ces paroles est plus respectable
que M. Addi car il croit à ce qu’il avance et il a payé pour ses idées.
M. Addi aiguillonne la radicalité islamiste sans y croire et en prenant
soin de se protéger et de ses implications et des éventuelles rétorsions
auxquelles pourrait l’exposer son adhésion. Au cœur de ce rejet de la
démocratie, il y a le refus du libre arbitre. Le citoyen n’a pas à
choisir, il n’a qu’à subir. M. Addi, qui fut le chantre du Contrat de
Rome ou de ce qui en reste, connaît plus que tout autre l’énoncé de la
disposition 2–6 dudit contrat qui consacre explicitement «la primauté de
la loi légitime» ; littéralement la Charia dans le document arabe et
non, comme l’insinuent M. Addi et ses acolytes dans la traduction
française, la loi légitime ou la volonté populaire. Est-il utile de
rappeler que cet accord a été paraphé par ceux-là mêmes qui se sont
réjouis de l’assassinat de Tahar Djaout et qui ont légitimé le carnage
du boulevard Amirouche ? Le but de cette réunion, qui a voulu blanchir
et sanctifier le crime de l’élite et des patriotes algériens, visait la
légitimation du terrorisme sur le plan international au moment où il
était disqualifié politiquement dans le pays et mis à mal militairement
grâce à la résistance des citoyens républicains.
Devoir de vérité sur la décennie rouge
Il ne s’agit ni d’appeler à la vengeance ni de se voiler la face. De ce
point de vue, les acteurs politiques d’obédience différente, voire
diamétralement opposée doivent conjuguer leurs efforts pour que la
vérité vive et que la justice passe. Le terrorisme intégriste disposa,
pendant toute la décennie rouge, de théoriciens qui ne sont pas toujours
ceux que l’on croit. Il bénéficia, à l’évidence, d’atouts qui expliquent
sa longévité : son discours fut homologué et eut sa place dans les
médias assurée ; ses guerriers furent immunisés contre la justice et ses
complicités intellectuelles et politiques multiples. On comprend dès
lors qu’il perdure et qu’il adapte son action au gré des circonstances
politiques au grand bonheur des tuteurs de la nation. Exit les
enterrements qui ont longtemps et continuent hélas – de rythmer la vie
des familles de patriotes. Quant aux jeunes qui meurent dans les maquis,
il se trouvera toujours un Addi résiduel pour expliquer que leur mort
était nécessaire ou, en tout cas, justifiée. Militant de terrain et
intellectuel engagé, Saïd Sadi écrivait en janvier 1995 dans Algérie :
l’alternative que «les démocrates ont eu aussi à expliquer, et ce fut
long et difficile, que le ‘‘dialogue’’ pour les intégristes signifie,
comme au demeurant ils se plaisent à le rappeler, renoncement. Mise à
mal par un déficit en communication et des thèses inspirées et, en tout
cas, largement relayées à l’extérieur du pays, l’Algérie républicaine a
dû se battre pour que la disqualification d’un régime corrompu ne
s’accompagne pas de la valorisation de l’intégrisme et que la lutte
contre cette nouvelle forme de fascisme ne signifie pas soutien au
régime, loin s’en faut, puisque le premier n’est que le produit du
second.» Il fallait surtout répondre aux commentateurs dont faisait
partie Addi Lahouari qui réduisirent la crise algérienne à un
affrontement duel entre «éradicateurs» (l’armée) et «réconciliateurs»
(alliés du FIS), comme si la solution se résumait à la gestion de
l’affrontement en soi et comme si en dehors de ces deux facettes d’une
même médaille, il n’y avait pas d’autres forces, pas d’autres
perspectives pour l’Algérie. On n’a pas encore pris toute la mesure du
coût payé par la nation algérienne à la pollution des concepts et à la
perversion des mots. Dans le texte cité plus haut, Saïd Sadi écrivait à
ce propos : «En y regardant de plus près, on se rend compte que ces deux
options sont beaucoup plus proches qu’il n’y paraît». Les «éradicateurs»
souhaitent résorber le terrorisme sans renier l’intégrisme. C’est la
démarche d’une bonne partie du régime actuel, l’essentiel étant d’en
être le tuteur. Les «réconciliateurs» recherchent un compromis avec
l’intégrisme. Par définition, ils ne s’en détachent pas. Du reste, ces
deux positions trouvent leur convergence sur le champ de bataille . Il
ajouta qu’à «ce jour pas un notable du régime ou de l’intégrisme n’a été
touché. Qu’ils soient policiers, militaires, étudiants ou chômeurs, les
jeunes qui tombent quotidiennement sont tous d’extraction sociale
modeste». Pour avoir fait mon service national en 1995/1997, je n’ai pas
souvenir d’avoir rencontré les enfants de la nomenklatura, ces patriotes
sonores ou ceux se réclamant de la «famille révolutionnaire» parmi les
troupes exposées en première ligne dans cette boucherie. Cela étant, je
ne savais pas que Djaout, Yefsah, Boucebci, Alloula ou ses ex-collègues
universitaires, tels Liabes, Boukhobza, Fardedhab, avaient torturé,
décapité, tué qui que ce soit ou commis un quelconque crime. Ces
victimes par anticipation de la «régression féconde » sont stigmatisées
pendant que leurs bourreaux se voient réhabilités et, à l’occasion,
rémunérés. Suivant cette logique, Amirouche, Haouès, Ben M’hidi Zighoud,
Didouche seraient responsables de leur propre mort et de celle de
milliers de chouhada qui ont libéré le pays. M. Addi sait pertinemment
que ce n’est pas l’Armée seule, loin s’en faut, qui a évité le naufrage
de l’Algérie. C’est la société dans ses segments patriotiques ; ce sont
les femmes et les hommes épris de justice et d’amour pour leur pays
qu’on ne cesse d’invectiver et de dénigrer qui l’ont sauvé. Que M. Addi
ne veuille pas se battre, on peut le comprendre. Qu’il s’égare un
instant, il en a le droit – l’erreur est humaine –, mais qu’il persiste
dans la mauvaise foi et l’irresponsabilité politique, sa crédibilité
intellectuelle en prend nécessairement un sérieux coup. En préfaçant le
livre de Souadia, dont il a été établi qu’il est truffé de
contre-vérités et dont tout le monde sait aujourd’hui qu’il a été
commandité et écrit par des gauchistes revanchards, M. Addi s’est
transformé en agent actif de la désinformation. Aujourd’hui, après les
décantations opérées durant ces deux décennies, la majorité des
Algériens comprend – ou ressent intuitivement sans pouvoir la
conceptualiser – la confusion qui est faite entre l’Islam comme religion
et l’intégrisme islamique comme projet politique. Cette évolution dans
la société fait que ni les «élites urbaines» ni même les «masses
populaires» ne voudraient donner à l’intégrisme la base sociale qui lui
permettra de prendre le pouvoir par la voie insurrectionnelle ni,
d’ailleurs, par la démocratie formelle puisque nous sommes avertis que
la compétition électorale est unique et qu’elle n’a pour seul objectif
que de porter au pouvoir «la volonté de Dieu».
Un livre qui réveille la vigilance citoyenne
L’engouement populaire suscité autour du livre de Saïd Sadi, qui
invite les Algériens à une lecture libre de notre histoire, illustre de
façon éclatante que la société est toujours porteuse de fortes énergies
et que lorsque l’on va sur le terrain, et c’est ce que fait le RCD, ne
vous en déplaise M. Addi, il est possible de mobiliser. La mise à nu du
détournement de l’histoire de la guerre de libération prémunit des
tentations de charlatans qui voudraient mystifier la nation
sur les origines et les responsabilités de la crise qui ensanglante
encore l’Algérie. L’intérêt et les échanges suscités par l’ouvrage de
Saïd Sadi créent un climat de vigilance citoyenne qui ne favorise pas la
décongélation du contrat de Rome à laquelle s’essaie M. Addi. S’érigeant
en apôtre de la bonne parole, M. Addi décrète : Saïd Sadi «a été plutôt
brutal, souvent méchant, personnalisant et régionalisant le débat. En
parlant de Ben Bella, Mahsas, Kafi… il est irrespectueux.» Car ce sont,
ditil, des «symboles» qu’on ne doit pas «traiter comme des moins que
rien.» A l’inverse, lui, peut s’autoriser tous les jugements. Quand il
écrit que A. Boussouf est «un militant des années 1940 élevé dans le
culte de la violence contre le système colonial », ce que ne nie pas
d’ailleurs Saïd Sadi, et, que pour Boussouf, «une divergence politique
doit se résoudre par la disparition physique», ou encore «Si Ferhat
Abbas avait la force de caractère de Abane, il l’aurait tué», M. Addi
n’est ni sévère ni brutal : l’aristocrate national analyse pendant que
ses adversaires, nécessairement régionalistes, invectivent. On aurait
aimé entendre l’universitaire Addi déplorer la méchanceté et la
brutalité le jour où le même Kafi traita Abane de traitre ou, plus près
de nous, quand M. Benachenhou annonça qu’Amirouche était «un criminel de
guerre». Ces propos n’étant pas entérinés par le maître de la
bienséance, ne doivent pas figurer dans le lexique politique défini par
M. Addi. Il y a deux ou trois années, ces manipulations et les attaques
malgaches et assimilées lancées contre Saïd Sadi seraient probablement
restées sans réponses. Des anciens maquisards, des journalistes, des
militants jusque-là résignés, fatigués ou complexés se sont levés et ont
enfin réagi ; c’est là une autre victoire de Saïd Sadi. En définitive,
la sortie de Addi Lahouari est un prolongement de la polémique
orchestrée autour du livre sur le colonel Amirouche pour brouiller le
débat politique qu’attend le pays depuis 1962. En dopant l’islamisme, en
le dédouanant de ses crimes, en soutenant qu’il n’y a pas d’autre
alternative aux militaires ou à l’intégrisme, M. Addi et ses semblables
ont incontestablement réussi une chose : donner un sursis au régime. Et
quitte à le suivre sur la parabole footballistique, lui qui invitait M.
Aït Hamouda à jouer le ballon et non l’homme, autant lui rappeler que
l’on ne peut pas prétendre participer au match si on joue en dehors du
terrain.
H. S.
(*) Avocat et député RCD