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Le régionalisme qui mine l’Etat et la Nation est un des plus grands dangers qui menace l’Algérie. Le problème est d’autant plus grave qu’une bonne partie de ce que l’on appelle les « observateurs » continue de nier ce phénomène par intérêt, par peur ou par paresse intellectuelle.
Le glissement régionaliste dépasse maintenant les cercles politiques et se généralise, envahissant tous les espaces de la vie nationale. Dans les affrontements qui ont suivi la parution du livre de Said Sadi « Amirouche, une vie, deux morts, un testament », un journal « le quotidien d’Oran » s’est littéralement transformé en organe officiel du clan d’Oujda dont il publie douze interventions toutes hostiles à l’ouvrage et à l’auteur. Un journaliste, Said Chekri, a décidé de donner son opinion dans le même organe. Après silences et tergiversations, la sentence tombe. La contribution de M. Chekri n’est pas la bienvenue. Nous donnons l’intégralité du texte de Said Chekri, publié sur son profil Facebook. Anecdotique, cette censure souligne l’ampleur des tendances régionalistes dans notre pays.
Apropos du livre de Said Sadi sur le colonel Amirouche
Par Said Chekri*
Le texte ci-après est une contribution que j'ai envoyée au
Quotidien d'Oran le 16 juin 2010, suite à la lettre du Pr Farouk Mohamed Brahim
au Dr Said Sadi, parue le 5 juin dans les colonnes de ce même journal. Plus
d'un mois après, ma contribution n'est toujours pas publiée. J'ai demandé aux
responsables de la rédaction du Quotidien d'Oran de m'informer du sort qu'ils
réservaient à ma contribution. Ils m'ont répondu que seul Said Sadi est en
droit de répondre au Pr Farouk car la lettre de ce dernier s'adressait
exclusivement à Said Sadi ! Sans commentaire.
C'est pourquoi j'ai décidé de recourir à Facebook. Voici donc la contribution
que le Quotidien d'Oran a censurée.
A PROPOS DU LIVRE DE SAID SADI SUR AMIROUCHE
LETTRE AU PROFESSEUR MOHAMMED-BRAHIM FAROUK
Par Said Chekri*
Il y a quelque chose de profondément malsain dans la polémique provoquée par le
livre de Said Sadi sur le colonel Amirouche. Après les réactions violentes
d’anciens membres du MALG et assimilés ou de l’armée des frontières qu’un tel
ouvrage ne pouvait agréer et dont l’illustration la plus accomplie reste la
littérature injurieuse et ouvertement antikabyle de Mourad Benachenhou, il y
eut celle d’un certain Mebroukine, inconsolable partisan de Boumediène, puis
celle de Kafi qui n’aimait ni Amirouche ni Abane et qui, de par son parcours et
ses positions politiques, ne peut rien partager avec Sadi. Il y eut enfin celle
de Daho Ould Kablia, qui s’exprimait ès qualité, en tant que président de
l’Association des anciens cadres du MALG, quelques jours avant sa promotion au
poste de ministre de l’intérieur. A tout ce beau monde, et à d’autres encore,
Sadi a répondu, allant parfois jusqu’à reproduire dans la presse des documents
déjà publiés dans le livre. Des officiers de l’ALN ayant activé dans la wilaya
III et dont certains ont côtoyé Amirouche se sont quelquefois invités dans
l’arène. Ces derniers ont tous salué le livre et ont, pour le moins, confirmé
le rôle majeur du colonel Amirouche durant la guerre de libération nationale et
les conséquences néfastes de l’action du MALG sur les maquis de l'intérieur,
donnant leur plein sens aux circonstances douteuses de la mort du colonel de la
wilaya III. Dès les premières critiques adressées à Sadi, se profilait déjà une
certaine propension à ignorer le contenu du livre pour ne s’en tenir qu’à ce
qu’on « savait déjà » sur Amirouche tel qu’il fut décrit par la propagande de
l’armée coloniale puis par celle du régime en place depuis 1962 : un
sanguinaire sans foi ni loi, un islamiste avant l’heure, voire même « un
criminel de guerre », selon l’ancien ministre Mourad Benachenhou qui, en 2010,
se découvre une sensibilité pour la question des droits de l’Homme. Comme quoi,
il ne faut désespérer de rien. Les réactions de Said Sadi n’ont pas eu droit à
plus d’attention, les témoignages d’officiers de l’ALN, dont celui du colonel
Youcef Khatib, ancien chef de la wilaya IV, non plus.
L’autisme calculé du clan
L’auteur du livre a beau prouver, document à l’appui, que Kafi ment et que Ould
Kablia est de mauvaise foi quand il dit regretter les « tentatives de
singulariser la Kabylie », rien n’y fit : on fait comme si Sadi n’avait pas
écrit de livre sur Amirouche. Pour éviter d’entendre les vérités qui
l’éclaboussent, le clan se réfugie dans un autisme calculé. Comme d’habitude.
Du coup, on ne répondra pas au contenu de l’ouvrage, on ne produira aucun
document en mesure de démentir ce qui y est rapporté. En revanche, Sadi a droit
à tous les reproches et même à des accusations. Ce faisant, ces va-t-en-guerre
en temps de paix se sont plus souvent contredits entre eux qu’ils n’auront
épinglé Sadi, les uns mettant à nu les affirmations farfelues et les
falsifications des autres. La polémique ne pouvait donc en rester là, d’autant
que les « nouvelles du front » faisaient déjà état du lancement de la deuxième
édition de l’ouvrage, signe que son succès n’a pas été altéré par ses
détracteurs. Vint alors cette réaction d’un genre nouveau car n’émanant ni d’un
acteur de la guerre de libération, ni d’un historien, ni d’un personnage
affichant une quelconque couleur politique. Le texte, intitulé sobrement «
lettre au Dr Sadi », publié dans Le Quotidien d’Oran du 5 juin 2010 et signé
par un certain Mohammed-Brahim Farouk, professeur de chirurgie et de
cancérologie au CHU d’Oran s’inscrit malheureusement dans la logique du procès
fait à Said Sadi. Je ne connais pas le Pr Farouk. Je n’ai donc aucune raison
particulière d’en vouloir à sa personne. Mais ses remarques sur le livre,
largement tendancieuses, me paraissent dangereuses quoi qu’amusantes par
endroits. Ces remarques sont, à mes yeux, l’illustration d’un parti pris
flagrant qui, loin d’être propre au chirurgien du CHU d’Oran, est assez répandu
chez nos intellectuels trop souvent silencieux mais capables quelquefois d’un
sectarisme qui n’a rien à envier à celui des Benachenhou, Kafi et consorts. Il
se trouve qu’en la matière, le Professeur se montre largement en mesure de
rivaliser avec eux et c’est le plus inquiétant car, contrairement à eux, il
n’est pas tenu, du moins en apparence, de se conformer à une quelconque
solidarité clanique. D’emblée, le professeur avertit qu’il a lu le livre deux
fois au lieu d’une. A la bonne heure, pourrait-on se réjouir car en voilà un
qui, apparemment, aime lire. Mais on comprendra vite qu’une telle entrée en
matière est faite pour signifier que le Pr Farouk a pris tout le temps
nécessaire pour relever toutes les incohérences ou autres contrevérités
auxquelles Sadi se serait laissé aller. Et, du coup, l’on s’interroge: ces
incohérences et/ou contrevérités seraient-elles si nombreuses qu’une seule
lecture n’aurait pas suffi pour toutes les repérer ? Ou, au contraire,
sont-elles si rares qu’il a fallu relire pour en débusquer quelques unes que
Sadi aurait malicieusement camouflées au détour d’une phrase, coincées entre
deux paragraphes, cachées au « creux d’un chapitre » ou distillées entre les
lignes? Là aussi, on ne s’interrogera pas longtemps : une seule lecture de la
lettre du Professeur suffit pour comprendre pourquoi il a du lire deux fois le livre.
L’on devine même que ce furent plutôt des lectures fastidieuses que le
cancérologue avait du s’infliger, un crayon à la main, pour débusquer des «
tumeurs» dans le corps du texte. Des « tumeurs » qu’il a fini par trouver,
comme de bien entendu. Parce qu’il fallait en trouver à tout prix, quitte à les
inventer si la double auscultation ne les révélait pas. C’est le but même de la
double-lecture. C’est l’objet même de quelque lettre de mission, diraient les
plus méfiants. Il commence par des critiques de forme. S’adressant à Sadi, il
fait part de sa « déception de voir l’homme politique prendre le dessus sur
l’historien qu’il aurait voulu être» et de sa « colère de voir que la
biographie d’un héros national sert de trame à une analyse politique partisane ».
On ne sait pas si le Professeur s’en rend compte ou non, mais la raison de sa
déception et l’objet de sa colère ne font qu’un, la colère comme la décep
tion
étant motivées, ici, par le fait que l’homme politique ait osé se mêler de
l’Histoire. La Pr Farouk n’est pas le premier à vouloir mettre en exergue cette
contradiction factice entre l’engagement politique d’un homme et l’intérêt
qu’il peut (qu’il doit) porter à l’Histoire de son pays et qui peut l’amener,
le cas échéant, à écrire sur telle ou telle autre période de cette Histoire.
D’autres avant lui, comme Ali Kafi et M. Benachenhou, ont relevé cette
prétendue incongruité sans jamais nous dire au nom de quoi il conviendrait
d’interdire aux hommes politiques de s’intéresser à l’Histoire. Je remarque, au
passage, que ce reproche est spécialement réservé à Said Sadi. Car Daho Ould
Kablia, lui aussi, a écrit sur des sujets d’Histoire et continue de le faire,
comme tant d’autres, sans susciter nulle part ni colère ni déception. Il est
vrai qu’il ne partage pas grand-chose avec le Dr Sadi : ni une vision de
l’Histoire, ni un projet politique…ni d’ailleurs la même qualité d’écriture,
soulignons-le. Rassurez-vous donc, Professeur, ce n’est pas l’écriture de
l’Histoire qui pollue et corrompt le monde politique. Cette pollution et cette
corruption qui ont pour conséquence et pour but le brouillage des repères sont
plutôt dues à la mise sous scellés de l’Histoire et à sa soumission constante à
la falsification et à la censure. Réfrénez donc votre colère, Professeur ! Ou,
plutôt, essayez, si possible, de la diriger ailleurs ! Car enfin, ne voyez-vous
pas que ce sont d’autres que Said Sadi qui manipulent et triturent l’Histoire,
ceux-là mêmes qui faussent les règles du jeu politique en recourant, entre
autres, aux mêmes malversations que celles usitées durant la guerre de
libération nationale et avant ? En tout état de cause, ce reproche que vous
faites à Sadi d’avoir une analyse politique qui repose sur des faits d’Histoire
est insensé. En revanche, c’est le reproche inverse qui devrait émaner de
l’universitaire que vous êtes et que vous auriez du adresser à d’autres que
Said Sadi, et notamment à ceux là qui ont bâti des stratégies de prise du
pouvoir et/ou de maintien au pouvoir et qui les « légitiment» au forceps, par
la violence et par le trucage (celui des urnes y compris), en leur inventant
des racines et des soubassements historiques. Aussi, me vois-je contraint à
faire preuve d’une petite insolence pour vous le dire, car il vous faut bien
l’entendre: il est navrant que l’universitaire que vous êtes n’ait pas pris le
dessus sur l’antikabyle ordinaire qui s’est révélé en vous tout au long de
votre « lettre à Said Sadi » Dans ma profession, en Algérie et ailleurs, l’on
s’accorde à dire qu’il n’est pas conseillé à un journaliste d’aborder des
sujets politiques quand il n’a pas un minimum de connaissances en histoire. Et
même de géographie lorsqu’on veut s’attaquer à des thèmes de politique
internationale. C’est que la politique et l’histoire (et, quelquefois, la géographie)
sont indissociables, Professeur. Voyez comment, en France, la gauche et la
droite trouvent en la controverse factuelle portant sur la réforme des
retraites, une occasion de se déchirer et de se disputer tantôt l’héritage de
Mitterrand, tantôt celui de Gaulle, voire même celui de Jean Jaurès. L’on dit
aussi que la politique, c’est l’histoire conjuguée au présent. Les nations du
monde entier sont constamment travaillées par leur histoire. Inévitablement.
Parmi elles, il y a celles qui avancent car elles ont su écouter et assumer
leur histoire, avec tout ce qu’elle leur dit, tout ce qu’elle leur dicte, et
celles, comme la nôtre, qui baignent dans le sous développement et les crises à
répétition, avec leurs lots de drames et de malheurs, pour avoir tourné le dos
à la leur en lui en substituant une autre, souvent soft, clean et lisse, mais
factice et aux conséquences dévastatrices.
Lecture par charcutage
Le cancérologue ayant diagnostiqué le mal, il ne reste plus qu’à opérer. Au
billard, donc. Et, à l’exercice du charcutage, le chirurgien qu’il est se
révèle encore plus doué ! Je parle ici de charcutage au sens propre,
Professeur, tant vous vous êtes systématiquement employé d’abord à cibler des
morceaux de texte, voire des portions de phrases, que vous avez ensuite pris le
soin d’extraire du contexte général dans lequel l’auteur les a placés, pour
enfin les greffer à vos propres élucubrations. De la vraie chirurgie, rien à
dire. Ainsi, de toute la description que Said Sadi fait du personnage du
colonel Mohamedi Said dont il n’a pas manqué de souligner l’engagement
désintéressé, vous ne retenez que son embonpoint et ses 130 kg que l’auteur a
évoqués. Si quelque cinéaste venait demain à porter le livre de Said Sadi à
l’écran, devrai-t-il choisir un acteur svelte, beau, jeune et fort pour camper
le rôle de Mohamedi Said ? A ce jeu là, Brad Pitt serait tout indiqué. Et
pourquoi pas Di Caprio en lunettes pour donner un visage plus avenant à
Boussouf et Tom Cruise pour un Krim Belkacem au crâne moins dégarni? J’ose ces
plaisanteries d’abord parce que je suis réellement amusé de lire vos critiques,
ensuite parce que je veux vous rappeler que la description d’un personnage,
d’un paysage ou d’un champ de bataille dans un livre est un exercice difficile
tant elle doit être la plus fidèle possible pour rendre visible et palpable le
contexte réel des faits et méfaits des uns et des autres. Car les faits et
méfaits sont plus justement appréciés lorsqu’ils sont rapportés dans leur
contexte. Comme les mots, Professeur. Mais on le voit bien, c’est un «
protocole littéraire » auquel vous n’aimez pas vous soumettre. C’est votre
droit et cela vous permet d’avoir le scalp facile. Sauf qu’au bout, comme vous
le constatez, le résultat risque de vous décevoir encore plus que le livre de
Said Sadi. Après avoir délivré Mohamedi Said des griffes du méchant Sadi, le Pr
Farouk vole au secours d’un autre colonel, Ali Kafi. Celui-ci est certainement
moins défendable, surtout en sa qualité d’ancien chef d’Etat pris en flagrant
délit de mensonge, mais Said Sadi, lui, doit être accablé. Systématiquement,
c’est la règle. Cela étant, le Professeur reconnaît au Dr Sadi le droit de ne
pas partager les opinions de Kafi. Comme Ould Kablia « l’autorisait » quelques
jours auparavant à ne pas adhérer aux options de Boumediène. J’observe que,
dans cette polémique, cette façon de « lire ses droits » à un homme politique
est réservée exclusivement à Said Sadi. On l’aura compris : ces droits, qui
restent prescriptibles pour Said Sadi, sont imprescriptibles car naturels pour
ses adversaires. Jamais l’inverse. Mais c’est lorsque notre praticien se fait
l’avocat du colonel Lotfi qui n’est accusé de rien que l’on mesure réellement
son acharnement à contredire Sadi, coûte que coûte. Tout en reconnaissant que
l’auteur du livre a attribué des « qualificatifs élogieux » au colonel Lotfi,
le cancérologue trouve quand même à redire : un Kabyle disant du bien d’un non
Kabyle, c’est toujours sujet à caution quant ce n’est pas tout simplement
suspect. Sadi décrit Mohammedi Said tel qu’il était ? C’est pour le «
ridiculiser.» Sadi dénonce Kafi ? Il n’a pas le droit d’agir ainsi, ni envers
l’homme, ni envers l’un des premiers maquisards qu’il fut. Sadi encense Lotfi ?
Il s’octroie le rôle de juge et ses intentions sont douteuses. On le vérifiera
constamment, le Pr fait montre de fabuleux dons en matière de télépathie chaque
fois qu’il lui faut deviner quelque dessein inavouable nourri par l’auteur du
livre.
Lecture par télépathie
Pour autant, il n’est pas dit que le Professeur Farouk fait toujours preuve de
la même disponibilité et de la même rage à défendre les colonels. Il y en a un,
en tout cas, qu’il n’hésite pas à écrabouiller, s’arrogeant ainsi tous les
droits, à commencer par ceux qu’il dénie à Sadi. Le colonel que le professeur
n’aime pas ? Amirouche, bien entendu. Reprenant à son compte les injures de M.
Benachenhou, il traite le chef de la wilaya III de «criminel de guerre.» Dans
la tête de notre cancérologue, c’est sans doute moins grave que de décrire la
corpulence de Mohamedi Said ! Ne mesurant pas le degré de son enlisement, le
professeur ira jusqu’à s’offusquer de ce que l’auteur du livre ait évoqué l’âge
du personnage dont il a écrit la biographie ! C’est ainsi qu’il achève
d’enlever toute crédibilité à sa « colère » et à sa « déception». Accusant Said
Sadi de jouer au juge lorsqu’il louait les qualités de Lotfi, il ne se gène pas
d’invoquer un jugement très personnel, celui de Ferhat Abbas, pour diminuer des
capacités de commandement qui étaient celles du colonel Amirouche. Encore que
le premier président du GPRA ne s’exprimait pas dans la même logique et n’avait
pas les mêmes intentions que le Pr Farouk. En fait, ce dernier a soumis le
livre de Ferhat Abbas à la même chirurgie qu’il a fait subir à celui de Said Sadi.
Cela s’appelle une manipulation de témoignage, Professeur, et cela est prévu
dans le code pénal. Le professeur Farouk reproche ensuite à Sadi Sadi d’avoir
mis en exergue la « tolérance d’Amirouche » parce que cette tolérance là était
partagée par tous les Algériens qui, écrit le Professeur, « vivaient leur
religion dans le cadre de la laïcité, avant que notre pays ne soit le théâtre
de bigoterie sous entendue par l’islamisme ». L’on ne comprend pas en quoi cela
pourrait contredire Said Sadi, Professeur, ni en quoi cela pourrait remettre en
cause les qualités d’ouverture et de respect du à autrui qui étaient celles
d’Amirouche. En revanche, vous épousez parfaitement le discours de Said Sadi et
les positions qu’il avait été, pendant longtemps, bien seul à défendre, souvent
face aux islamistes et envers et contre le conservatisme du régime. L’on se
pose juste une question : où étiez-vous lorsqu’il était mortel d’évoquer la
laïcité ? Apparemment, la laïcité est à vous ce que les droits de l’Homme sont
à M. Benachenhou : vous n’en parlez que lorsque tout danger est écarté et,
surtout, lorsque vous croyez pouvoir vous en saisir pour accabler celui qui,
sur ces deux dossiers et sur d’autres, vous procure certainement bien des
complexes, voire des cauchemars. « Quand on s’engage dans la révolution, on est
des hommes en sursis ». Ce sont là des propos de Abane Ramdane que le Pr Farouk
a tenu à rappeler, comme pour nous signifier que Abane a « accepté » sa mort et
que nous n’avons, à présent, qu’à digérer celle d’Amirouche. Ce faisant, il
dresse un parallèle troublant entre la liquidation de Abane et la fin
d’Amirouche. Il faut l’en remercier sincèrement même si l’aveu est
involontaire. Bien sûr, le Pr Farouk va s’essayer à remettre en cause la thèse
du complot qui a coûté la vie à Amirouche. Quitte à lui « lire ses droits » à
mon tour, j’estime qu’il est libre de croire et même de faire mine de croire
les « témoignages » d’Ould Kablia, de Kafi ou de M. Benachenhou. Mais il
rechute encore lorsqu’il considère « pleine de sous entendus » la mise en
exergue de la mort d’Amirouche « en dehors de la Kabylie ». Oui, Professeur,
tuer ou faire tuer Amirouche dans son antre qu’était la Kabylie était
extrêmement difficile, voire impossible. Vous comprendriez bien que l’armée coloniale
n’aurait pas attendu mars 1959, ni un quelconque coup de pouce de Boussouf, si
elle pouvait le faire auparavant.
Au secours de l’ignominie
A vous lire, on en vient aisément à comprendre que l’évocation de la Kabylie
vous indispose immanquablement. C’est ainsi que vous allez jusqu’à en vouloir à
Said Sadi d’avoir reproduit des citations en Kabyle ! Qui croyez-vous tromper
en faisant mine de ne pas avoir remarqué qu’il a aussi reproduit des citations
en arabe et en anglais ? La langue usitée par les personnages d’un livre fait
partie du décor, cher professeur. Et donc du contexte. Faut-il encore vous
refaire la leçon ? Tenez, c’est en faisant l’impasse sur le contexte qu’Ould
Kablia a commis une bourde monumentale. Voulant imputer l’extermination de la
compagnie Hidouche qui rentrait de Tunisie aux seuls aléas de la guerre et de
la météo, et surtout pour laver l’armée des frontières et le MALG de toute
responsabilité, il a évoqué une crue d’oued qui aurait empêché ladite compagnie
de rejoindre la wilaya III, alors que les faits ont eu lieu en…juin 1959. Il se
trouve que Sadi, rompu aux techniques d’écriture, ne partage pas avec Ould
Kablia l’amour de ce sport qui consiste à dissocier les faits du cadre général
de leur déroulement. C’est pourquoi il a constamment le souci du détail. Plus
zélé que Kafi, Benachenhou, Ould Kablia et Mebroukine réunis, ce que vous
écrivez sur la séquestration des ossements d’Amirouche et de Si El Haouès est
d’une monstruosité inédite. Avant vous, Professeur, personne, pas même
Mebroukine qui avait jusque là la palme du défenseur le plus acharné de
Boumediène, n’était allé jusqu’à supposer que celui-ci avait des « raisons » de
déterrer les restes de deux martyrs de la guerre de libération et de les mettre
dans le sous sol d’une caserne. Kafi lui-même a durement condamné cet acte,
même si par ailleurs, il a appelé au meurtre de Said Sadi et de Noureddine Ait
Hamouda, le fils d’Amirouche. Comment un universitaire en arrive-t-il, en 2010,
à justifier une telle ignominie commise en 1963 par un ministre de la défense
(puis chef d’Etat) disparu en 1978 ? C’est là un exercice qui, jusqu’ici, n’a
tenté que le seul Pr Farouk. On voit bien où peut mener l’aveuglement
antikabyle. Cet aveuglement apparaît aussi dans toute sa hideur lorsque le
professeur croit avoir deviné des arrières pensées dangereuses chez l’auteur
dès lors que celui-ci a usé de l’expression « chef kabyle » pour désigner
Amirouche. Ceux qui ont lu le livre et qui savent donc que Said Sadi a
également écrit chef « chaoui », « aurésien » ou encore « nord-constantinois »
comprendront bien que le disque dur du Professeur ne peut lire le mot kabyle
que comme un péril et non une origine algérienne comme une autre. « Amirouche,
au même titre que Zabana ou le colonel Lotfi, est un illustre héros national
pour les Oranais », écrit le Pr Farouk. Voilà un bien joli démenti qui
n’écorchera certainement pas les oreilles de Said Sadi mais à coup sûr celles
de M. Benachenhou qui réduit le colonel de la wilaya III à la dimension de «
héros local ». Tout au long de son livre, le Dr Sadi n’a cessé de souligner,
pour sa part, cette envergure d’Amirouche qui transcendait, dans ses
réflexions, dans son action et dans sa vision d’avenir, les limites de la
région qu’il commandait. Sa mission aux Aurès où il a laissé la coquette somme
de 70 millions de centimes, ses voyages à Tunis, y compris celui avorté, et son
« testament » étaient tous voués à l’Algérie entière et solidaire et, les
lecteurs l’auront relevé, cela constitue l’un des messages forts du livre de
Said Sadi. Cela n’empêche pas le Pr Farouk de prêter à l’auteur de l’ouvrage
une intention qu’il aura été le seul à déceler. Il est vrai qu’en la matière,
il semble avoir des aptitudes inégalables. Said Sadi a décrit l’impeccable
organisation de la wilaya III et la répartition judicieuses des tâches et
missions, allant jusqu’à comparer le staff activant au PC d’Amirouche à un
gouvernement dont chaque membre est en charge d’un secteur donné (Finances,
Santé, Education,…). Mal lui en prit car, aux yeux du Pr Farouk qui lit autant
dans le livre que dans la tête de l’auteur, Amirouche serait ainsi montré comme
« le précurseur des idées défendu
es par le Mouvement pour l’autonomie de la
Kabylie, lui qui est mort pour une Algérie indépendante et unie ». Dit
autrement et plus simplement, Said Sadi serait du MAK ! Lui qui, le premier,
avait rejeté l’idée même d’autonomie de la Kabylie, lui préférant le projet de
régionalisation cher à son parti et à tous ceux qui ont pu mesurer les dégâts
du centralisme du pouvoir! Ce même Said Sadi qui a toujours martelé qu’«il ne
faut pas structurer le désespoir », et qui vient de le redire en réaction à la
création d’un Gouvernement provisoire de Kabylie ! Je l’écrivais tout au début
de cette contribution, la polémique suscitée par le livre de Said Sadi avait
quelque chose de malsain par endroits. Avec l’intrusion du Pr Farouk dans les
échanges par presse interposée, elle tourne au vaudeville, quelquefois au
burlesque. Dire que c’est un universitaire qui vient sonner le glas du maigre
espoir qui nous restait de voir s’amorcer le vrai débat contradictoire que le
livre pouvait pourtant enclencher. Après tout cela, le Pr conseille au Dr Sadi
de rester « l’homme politique, défenseur d’une Algérie républicaine,
démocratique, moderne, ouverte sur l’universalité (…) ». Remarquons ce miracle
: après avoir été accusé de tous les maux et même soupçonné de rouler pour
l’autonomie de la Kabylie, Sadi s’en sort sans une égratignure. Il est toujours
le défenseur de l’Algérie républicaine, démocratique, moderne, ouverte sur
l’universalité et c'est le Pr Farouk qui l'écrit! Un miracle, vous dis-je !
Conseillons donc au chirurgien de laisser de côté son scalp à lacérer les
livres d’Histoire et de lui préférer le bistouri, et au cancérologue qu’il est
de ne pas mettre autant de hargne et d’acharnement à trouver des tumeurs
cancéreuses là où il n’y en a pas : il pourrait envoyer ses patients droit au
cimetière.
S.C
*Journaliste, Alger
