

Vidéos récentes
Enregistrements récents
Galeries récentes

Les
salves du premier
spadassin envoyé au front avaient donné le ton : on ne discute pas
d’histoire : chasse gardée. Le procédé a été testé mille fois dans
tous
les systèmes totalitaires. Sur le fond, on ne répond pas à
l’adversaire.
On qualifie à sa convenance, c'est-à-dire que l’on diabolise ses
propos
et positions, une fois le postulat faussé, le raisonnement peut
suivre.
Le président de l’association du MALG engageant son bureau dit ne pas
chercher «la polémique avec l’auteur et encore moins à l’amener à se
déjuger, car ils pensent bien que son opinion est définitivement
arrêtée
et de longues date». Voilà l’estampille MALG. Je me revois 25 ans en
arrière face au juge d’instruction de la Cour de Sûreté de l’Etat qui
me
disait : «Vous avez signé un tract dans lequel vous revendiquez un
Etat
démocratique et social. Cela suppose le renversement du régime. Par
quels moyens comptez-vous y parvenir ?» On le voit, les mœurs sont
toujours les mêmes. A en croire le bureau du MALG, cela fait quarante
ans que je récolte témoignages après témoignages, documents après
documents pour sortir un livre en 2010 en sachant, dès le départ, ce
qui
allait advenir de notre pays. On découvrira dans d’autres évènements
comment le MALG traite comme complot toute initiative échappant à son
contrôle. Les violences des attaques et les incohérences des
interventions de M. Benachenhou ayant provoqué une indignation à peu
près générale, il fallait engager le reste des divisions : le bureau
du
MALG étant la vitrine light du service opérationnel.
En finir avec le MAL(G)
Auparavant, le bureau du MALG avait envoyé en éclaireurs quelques
associés dont il suffit de rappeler les dires pour en apprécier le
sérieux. L’un explique que l’une des raisons qui ont pu amener le
général Massu à masser ses troupes trois jours avant le passage des
colonels Amirouche et Haouès dans le Hodna pouvait être l’attentat
commis par deux maquisards qui avaient éliminé un harki les ayant
repérés. Le second nous informe que Boumediène n’était pas au courant
de
la séquestration des restes des deux martyrs… mais qu’il avait entendu
dire qu’il s’apprêtait à leur organiser des «funérailles nationales
grandioses» ! Sur les faits, il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
Pour nos tuteurs, le régime qui sévit depuis 1957 est l’expression
démocratique du peuple algérien et tout ce qui contesterait ce dogme
relèverait d’esprits malfaisants, régionalistes qui veulent saper le
moral d’une nation harmonieuse, prospère et apaisée. Pourtant la
sortie
de M. Ould Kablia ne manque pas d’intérêt, non pas dans ce qu’il
apporte
d’un point de vue événementiel, mais dans ce que son approche permet
de
découvrir. M. Ould Kablia nous avertit : le bureau du MALG n’est pas
un
parti, un lobby et encore moins une secte avant d’ajouter que pendant
la
guerre, son service avait orienté son potentiel exclusivement vers la
nuisance de l’ennemi. Fort bien. Il n’en demeure pas moins qu’il nous
apprend que cet organe, présenté comme une instance technique du
renseignement mis au service du pouvoir politique, disposait «de plus
de
2 000 cadres» alors que «ceux qui faisaient tourner les autres
secteurs
ministériels » comptaient à peine «quelques dizaines» ! A la chute de
Salazar, les Portugais découvrent qu’un citoyen sur cinq était, d’une
façon ou d’une autre, instrumentalisé par la police politique, la
PIDE.
C’est précisément ce détournement et ce gâchis que dénonçait Amirouche
dans son rapport quand il rappelle : «Désirons que jeunes envoyés par
les wilayas soient orientés sur plusieurs branches… Nous envoyons des
jeunes à l’Extérieur pour les faire profiter et les préparer à des
tâches qui serviront mieux l’Algérie de demain. Or, nous apprenons que
la plupart sont dirigés vers les transmissions. Nous aimerions qu’à
l’avenir ces jeunes soient orientés vers d’autres branches…» Plus près
de nous, il est pour le moins surprenant qu’une association d’anciens
combattants désireux de finir leurs jours dans la sérénité fasse
financer ses membres sur le fonds spécial en les faisant bénéficier du
salaire de cadres de la nation. Enfin, et ce n’est pas le moindre des
abus, une association qui dispose de documents confidentiels alors
qu’ils devraient relever de la discrétion de l’Etat pose à la fois un
problème de souveraineté et d’éthique. En principe, une association
demande à l’Etat de pouvoir consulter des archives ; chez nous, il y a
comme une inversion d’autorité, y compris quand il s’agit d’une
«contribution forte à l’endroit des lecteurs et des historiens qui, à
la
faveur de sa lecture, pourront se faire leur propre opinion sur des
faits et des évènements qui n’ont pas encore livré tous leurs
secrets».
Depuis quand une association occupée par d’inoffensifs patriarches,
a-t-elle le droit de détenir des secrets d’Etat et en vertu de quel
statut est-elle fondée à choisir le moment de leur divulgation ? Nous
le
verrons tout au long de cette intervention, le statut, les
prérogatives
et la culture d’origine du MALG ont pesé et continuent de peser sur la
mémoire et le destin de la nation. Considérons donc que c’est par le
fait d’un simple hasard que MM. Benachenhou et Ould Kablia ont fait le
tour du gouvernement depuis l’indépendance et que c’est du fait du
même
hasard que Nordine Aït Hamouda et moi-même, pour ne parler que des
deux
dernières cibles du MALG, avons passé notre temps à faire le tour
d’Algérie des prisons. Les historiens, les acteurs nationaux non
connectés à la secte, les observateurs étrangers qui ont unanimement
noté, et pour ce qui est des Algériens, déploré quand ils ne l’ont pas
carrément condamné, la pieuvre tchékiste du MALG, sont des plaisantins
ou des ennemis de la patrie.
Le MALG et l’arrivée d’Amirouche à Tunis
Reprenons maintenant les remarques de l’article du bureau du MALG.
Je fais l’économie de la réponse qui consiste à défaire la grosse
ficelle m’accusant de confondre les jeunes enrôlés dans cette
structure
et qui furent souvent les premières victimes d’un appareil qui en a
détruit plus d’un quand il ne les a pas carrément éliminés. La formule
est restée célèbre au Maroc. «On lui a offert un voyage au Caire»,
disait-on des jeunes cadres qui avaient le malheur de poser une
question
ou de donner l’impression de ne pas être suffisamment dociles. En ce
qui
concerne la tragédie algérienne, nous parlons bien du segment noir qui
a
détourné Novembre et la Soummam et qui, dans une large mesure,
continue
de bloquer toute évolution citoyenne du pays. M. Ould Kablia nous
avoue,
et cela est une information capitale, que pour lui et ses
responsables,
la réunion interwilayas de décembre 1958, convoquée par le colonel
Amirouche était (et reste toujours) perçue comme une menace majeure.
Pour qui ? Le GPRA qui venait d’être installé trois mois auparavant ?
Le
COM ? Une partie du gouvernement ? Relisons M. Ould Kablia. «Cependant
l’ordre du jour qui ne mentionnait que des sujets traditionnels et
habituels… laisse penser que les vraies questions à débattre étaient
vraiment occultées. Nous pouvons avancer sans risque de nous tromper
que
les liens qui commençaient à se distendre entre l’intérieur et
l’extérieur, les critiques non dissimulées allant dans le sens d’une
rupture de confiance, illustrée par la réunion interwilayas… tout cela
indiquait qu’il ne pouvait s’agir que d’une réunion de mise au point
d’une autre dimension où la confrontation n’était pas à exclure. » Au
cas où il y aurait un doute, M. Ould Kablia nous rappelle que «la
défection de dernière minute d’Ali Kafi à cette réunion qui se tenait
sur son territoire, sur ordre supérieur certainement, a rompu
l’unanimité souhaitée». De son point de vue, c’est ce qui aurait amené
les factieux à modérer leurs récriminations et à transformer leur
«motion de défiance en motion de soutien». En clair, Amirouche avait
mobilisé ses compagnons de l’intérieur, non pas pour proposer des
accommodements, des réorganisations et une orientation qui devait
recanaliser les énergies du gouvernement sur la guerre que les maquis
supportaient de plus en plus difficilement, mais reproduire une
réplique
d’un complot dont le gouvernement venait juste d’échapper après la
fronde des officiers chaouis, fronde sur laquelle il reste d’ailleurs
beaucoup à dire quant au rôle joué par Boussouf, autant dans sa genèse
que dans son traitement. L’accès aux archives tunisiennes et
égyptiennes
serait, de ce point de vue, particulièrement édifiant. J’ai pu
établir,
auprès de nombreux témoins, que le colonel Amirouche avait en commun
avec Abane cette propension à ne jamais étouffer une opinion ou
réprimer
une remarque ou une contestation y compris en présence de celui
qu’elle
pouvait impliquer. J’ai rapporté comment l’altercation qu’il avait eue
avec Kafi au Congrès de la Soummam ne l’avait pas empêché de lui
rendre
visite par la suite pour étudier ensemble les voies et moyens pour une
meilleure coordination de leurs actions. L’interprétation de
l’initiative d’Amirouche faite par M. Ould Kablia, partagée par
d’autres
(dans son style M. Benachenhou dit la même chose) nous aide à
comprendre
comment et pourquoi ce «travers» a coûté la vie au père de la Soummam
et
au colonel de la Wilaya III. La transparence et le débat ouvert sont
les
manifestations d’une culture incompatible avec l’opacité et la
violence
qui ont présidé à la naissance et au fonctionnement du MALG et de ses
déclinaisons d’après-guerre. Or, cette interprétation quelque peu
paranoïaque – qui deviendra la constante du pouvoir sous-terrain
algérien – prêtant, sans le moindre doute, au colonel de la Wilaya III
des intentions aussi belliqueuses ne se retrouve nulle part ailleurs.
Ni
Ferhat Abbas, pourtant très peu enclin à faire des concessions aux
colonels, ni les acteurs ayant rencontré plus tard Krim Belkacem, ni
Ben
Khedda, ni Saâd Dahlab qui a écrit tout ce qu’il avait vu à Tunis, et
il
était souvent aux premières loges, n’ont fait état du risque imminent
que représenterait l’arrivée d’Amirouche à Tunis en 1959. J’ai
commencé
par dire que si l’intervention de M. Ould Kablia n’apportait rien de
nouveau en termes factuels, elle dévoile un esprit avec ses attitudes
et
ses décisions qui sont d’authentiques révélations. Comment avoir
l’outrecuidance de dire que Boussouf n’avait aucun problème avec
Abane,
Krim ou Amirouche (la citation des trois dirigeants tous originaires
de
Kabylie est en soi une indication) et affirmer en tant que légataire
du
MALG que la réunion convoquée par le chef de la Wilaya III était un
complot menant inévitablement à la confrontation entre l’intérieur et
l’extérieur. Je pense avoir démontré, grâce aux témoignages et aux
documents retrouvés, que les chefs de l’intérieur (excepté Kafi)
avaient
comme intention de demander au GPRA de mieux rationaliser son action
diplomatique, sa communication, ses services sociaux mais aussi de
s’émanciper d’un MALG tentaculaire et inefficace et, surtout, d’exiger
que les troupes stationnées aux frontières fassent plus d’efforts pour
rentrer se battre sur le terrain. La question de la nature et de
l’importance de l’armée de l’Algérie indépendante devant être reportée
à
plus tard. Jusqu’à plus ample informé, il n’y a que le département de
Boussouf qui a vécu cette demande d’adaptation comme une menace.
Le mystère des transmissions
Pour ce qui est des transmissions, les savantes envolées du bureau
du MALG n’empêchent pas l’apparition de lourdes distorsions qui
confirment l’hypothèse de la trahison. M. Ould Kablia nous donne une
cinquième version, venant contredire celle du ministre des Anciens
moudjahidine, les deux de M. Benachenhou et enfin celle de M. Kafi.
Pour
le bureau du MALG, la Wilaya III disposait du même nombre de radios
que
toutes les autres wilayas. Ce n’est pas ce que dit le rapport de
doléances de cette wilaya que portait sur lui Amirouche quand il se
rendait à Tunis. Il y dénonce en termes très virulents la livraison de
deux postes en août 1958. «Pourquoi la Wilaya 3 n’a reçu que deux
postes
et si tardivement… cette carence tend à faire croire à une volonté de
négliger la Wilaya 3 ou à du régionalisme de la part tout au moins des
responsables des transmissions.» Notons au passage la légèreté, voire
un
certain mépris, avec lesquels est traité un document adopté après un
conseil de wilaya extraordinaire, 48 ans après l’indépendance. «Sa
lecture laisse à penser que le colonel Amirouche n’a pas participé à
sa
rédaction parce que le document reprenait un certain nombre de
considérations générales et que les points les plus importants de son
contenu ne cadraient pas avec la réalité vécue en dehors de la Wilaya
III…», nous assure M. Ould Kablia. On vient de voir que la Wilaya III
était plutôt bien informée sur le détournement réservé par le MALG aux
étudiants envoyés pour formation à l’étranger. On découvrira plus loin
dans d’autres situations que l’information détenue par Amirouche sur
l’intérieur et les frontières était souvent de première main. Suivons
M.
Ould Kablia dans son récit. Lui affirme que la Wilaya III n’avait pas
de
radio en 1959, ce qu’infirment les témoins encore vivants activant au
PC
de wilaya. Mais convenons avec lui que le poste pouvait avoir été
éteint
et que donc pour l’extérieur Amirouche ne pouvait être contacté.
Devant
le déficit des transmissions, le colonel de la Wilaya III avait
multiplié les boîtes aux lettres à Alger, Bougie, Sétif, Tizi-Ouzou,
Akbou, El-Kseur et même en France pour recevoir et émettre des
messages
par télégrammes ou voie postale. Les agents de liaison de la Wilaya
III
encore en vie estiment que c’est par une de ces voies que le message
de
Krim demandant à Amirouche de changer de route a été acheminé. Le
bureau
du MALG, qui a fait une profusion de citations plus ou moins
ésotériques
de nombreux auteurs français, «oublie» de rapporter la seule
information
qui vaille : la goniométrie française a capté les messages du FLN
annonçant les évolutions du déplacement du colonel Amirouche. Pourquoi
ou plus exactement pour qui émettre lorsque l’on considère que le
destinataire ne peut pas recevoir ? Ce que disent les auteurs français
est confirmé par les agents du centre d’écoute du MALG basé à Oujda.
Non
seulement ils ont reçu l’ordre d’émettre mais lorsqu’ils ont alerté
sur
les risques de voir leurs messages interceptés, ils ont été sommés de
continuer. S’agissant de la concentration des troupes déployées par le
général Massu, M. Ould Kablia nous apprend que tantôt il s’agit d’une
opération de routine tantôt elle «avait été décidée par le général
Massu
suite à des renseignements parvenus à celui-ci (comment ?) indiquant
le
passage par le Hodna du colonel Amirouche». M. Ould Kablia pose une
vraie question, c’est même la seule question qui s’impose mais le fait
de la reformuler par le bureau du MALG ne lui enlève en rien sa
pertinence. La libération des liaisons radio entre les wilayas
demandée
par Amirouche dépendrait de la seule volonté des PC de wilaya, selon
le
bureau du MALG. Tous les spécialistes disent que sans un minimum de
formation et d’assistance de la part de ceux qui détiennent la
confection des codes et l’initiation à l’établissement de nouvelles
liaisons, il est impossible d’improviser dans un domaine aussi
sensible.
Le fait est qu’aucune station de l’intérieur n’a été en mesure de
disposer d’un opérateur capable de mettre en liaison deux wilayas. La
volonté de centraliser toutes les communications des chefs de
l’intérieur apparaît très clairement à travers l’interprétation que
fait
aujourd’hui encore le bureau du MALG de la réunion interwilayas de
décembre 1958. Quant à dire que si le général Massu avait su de
manière
certaine qu’Amirouche se trouvait dans les parages, il se serait
déplacé
lui-même, cela reste un argument spécieux. En octobre 1958,
l’opération
Brumaire, ciblant particulièrement le colonel Amirouche et son PC,
avait
mobilisé une dizaine de généraux, une cinquantaine de colonels et près
de 10 000 hommes dans l’Akfadou. J’ai longuement consulté les archives
de l’époque et ni mes recherches ni les témoins que j’ai consultés ne
m’ont permis d’établir que le général Massu avait personnellement
participé à cette intervention. Une relative évolution apparaît
cependant dans l’analyse de la Bleuite. C’est la première fois depuis
l’indépendance que des éléments du MALG se démarquent des thèses de
l’armée française qui présentait cette opération comme la conséquence
d’un homme sanguinaire décidé à éradiquer les intellectuels. On admet
enfin que c’est une des actions de l’occupant parmi d’autres et on
convient qu’elle avait concerné l’ensemble des wilayas. On peut au
passage se demander quel fut l’apport d’un service de renseignement
comptant 2000 cadres dans une intervention de l’ennemi éventée par
l’intérieur qui avait demandé, en vain, de l’aide à l’extérieur dès le
premier jour. Cet effort de lucidité mérite d’être signalé. On ne le
retrouve pas dans les autres approches.
Défaillances stratégiques
Au-delà de la volonté d’imprimer à l’Histoire une trajectoire qui
occulte les vues et positions des autres parties, la lecture faite du
rapport sur lequel devait s’appuyer Amirouche à Tunis au nom de ses
collègues de l’intérieur dévoile une volonté de renforcer et de
protéger
des positions en référence avec des situations actuelles. Commentant
le
point qui demande «une offensive contre la ligne Morice pour attirer
les
forces ennemies et soulager la pression sur l’intérieur, l’offensive
doit surtout permettre le passage de matériel et de munitions», le
bureau du MALG écrit : «Cette pétition de principe laisse croire que
la
Wilaya III ignorait ce qui se passait au niveau des frontières.» Avant
de citer des actions menées pour franchir le barrage. Les responsables
de l’intérieur reprochaient aux dirigeants extérieurs la mauvaise
évaluation des effets de l’édification de ces lignes qui ont été
renforcées à plusieurs reprises. En l’occurrence le renseignement, si
renseignement il y avait, fut pour le moins défaillant. Mais là où le
bureau du MALG manipule les faits, c’est quand il cite des officiers
qui
ont effectivement pu traverser les lignes ennemies en donnant ces
initiatives comme étant toutes des décisions programmées par le COM.
La
plupart des traversées, à commencer par celles de Lotfi et de
Bencherif,
furent plus le fait de la volonté des concernés que l’exécution d’une
instruction supérieure. Je me suis rendu à l’endroit où est tombé le
colonel Lotfi. Surpris avec ses hommes, il se trouvait en plein jour
dans un secteur sans abri ni liaison. Le bureau du MALG sait mieux que
quiconque que le colonel de la Wilaya V en rupture avec l’état-major
ouest est surtout rentré parce qu’il était outré par la violence et
les
dérives du binôme Boussouf-Boumediène, notamment depuis l’exécution du
capitaine Zoubir qui dépendait de lui. La narration faite de la
tragique
fin de la compagnie Hidouche qui devait rejoindre la Wilaya III est à
la
fois indécente et mensongère. Le bureau du MALG nous explique que
cette
compagnie a été exterminée par une attaque combinant des forces
aériennes et terrestres françaises parce qu’elle n’avait pas pu
traverser la Seybousse en crue ! Nous sommes au mois de juin 1959.
Nous
connaissons tous la furie de nos oueds en plein été. Une crue dépasse
rarement une journée. La réalité est affreusement simple. Cet officier
comme ses hommes, lassés de macérer dans les casernements des
frontières, décida de rentrer. Une fois la frontière passée, ils ne
trouvèrent pas d’agents de liaison pour les orienter. Ne connaissant
pas
la région, ils tournèrent en rond jusqu’à se retrouver au bord de la
piste d’atterrissage de l’aéroport de Bône (Annaba) où ils furent
exterminés. Un des miraculés de cette boucherie habite la vallée de la
Soummam. Il peut raconter le calvaire de la compagnie Hidouche. Voici
ce
qu’écrivait Amirouche sur les improvisations qui caractérisaient les
rares groupes qu’on laissait revenir : «Demandons que les katibas
soient
bien entraînées pour éviter pertes en hommes et matériel en cours de
route : nous ne comprenons pas pourquoi les compagnies qui viennent de
l’Extérieur pour acheminer des armes sont retenues deux, trois et même
quatre mois. Le fait serait acceptable si pendant ce délai, les
compagnies recevaient instruction militaire… Cette négligence se
traduit
dans le fait que des armes sont remises à des djounoud qui ne savent
même pas les démonter. Ainsi, beaucoup de ces djounoud sont morts et
leurs armes sont récupérées par l’ennemi…» Comme on peut le constater,
les conditions dans lesquelles sont prévus les franchissements de la
frontière algéro-tunisienne sont on ne peut plus connues en Wilaya
III.
Mais le plus notable est ce qu’ont rapporté les djounoud qui ont eu la
chance de parvenir à destination ou qui ont rejoint la Kabylie après
avoir repris le chemin vers la France d’où ils étaient venus. La
volonté
de garder le maximum de soldats aux frontières ne fait aucun doute. Ce
qui a amené Amirouche à contacter directement les cadres qu’il
connaissait en Tunisie pour leur demander de rentrer «même si on les
en
empêchait.» Djoudi Attoumi écrit : « Pour la Wilaya III seulement, il y
eut une vingtaine de compagnies qui avaient pris le chemin de la
Tunisie.
Seules cinq ou six d’entre elles étaient revenues, après avoir
affronté
la ligne Morice… d’autres wilayas avaient envoyé autant de compagnies,
sinon plus ; ce qui fait qu’il y eut une concentration des troupes le
long des frontières qui, au lieu de rentrer dans les maquis, étaient
restées sur place pour une raison ou pour une autre… La Wilaya II
comptait à elle seule 4200 combattants bloqués le long de la frontière
tunisienne. Ce fut la naissance de l’armée des frontières. » En quoi
la
proposition d’une offensive généralisée contre un barrage électrifié
serait-elle a priori disqualifiée ? Pourquoi la constitution de
grosses
unités serait-elle par principe évacuée du débat ? Dien Bien Phu fut
un
désastre français. L’attaque fut menée par une concentration de
troupes
qui sont venues à bout de l’armée française. En 1959, l’adhésion des
masses algériennes n’avait rien à envier au soutien que la paysannerie
indochinoise apportait au Parti communiste vietnamien. Il ne s’agit
pas
de spéculer aujourd’hui sur les actions qui auraient pu et dû être
engagées en 1958-59 mais de comprendre que les oppositions entre les
dirigeants de l’extérieur ont grevé le potentiel de la direction du
FLN,
dont une partie était déjà obnubilée par l’après-guerre.
La patrie otage de la tribu
Ces oppositions avaient pris plusieurs formes. Il n’est pas besoin
d’insister sur la candeur feinte de M. Ould Kablia quand relance la
rengaine du duo Krim- Mohamedi Saïd qui aurait disposé de toute
latitude
pour gérer la situation politico-militaire de l’intérieur alors que :
- Premièrement, toutes les transmissions étaient maîtrisées par le
MALG
;
- Deuxièmement, Mohamedi Saïd était déjà pris en charge depuis
longtemps
par «les envoyés spéciaux» du MALG, pour reprendre l’expression d’un
ancien de l’armée des frontières, afin de le soustraire à Krim avant
de
le lui opposer ; manipulation qui, naturellement, n’évacue en rien la
responsabilité des concernés.
Laisser entendre que si quelque indélicatesse a été commise dans
l’élimination d’Amirouche ne peut relever que des deux anciens
responsables de la Wilaya III est du réchauffé ; M. Benachenhou étant
déjà passé par là. Mais ces insinuations faisant des assassinats de
certains responsables pendant ou après la guerre une conséquence d’un
atavisme kabyle, pour commodes et répandues qu’elles soient ne sont
pas
le plus important dans nos préoccupations actuelles. Aujourd’hui, il
s’agit de nous interroger sur le fait de savoir si ces manœuvres
récurrentes et qui existent toujours ont servi la guerre de Libération
et, plus tard, le développement de notre pays. La question mérite
d’être
posée car, outre qu’elle permettrait de remettre un certain nombre de
choses en ordre dans notre histoire, elle aurait l’avantage
appréciable
d’éclairer la scène politique aujourd‘hui. Au printemps 2008, les
citoyens de Chlef, excédés par des promesses différées depuis le
seisme
de 1980, manifestent leur désespoir par des émeutes au cours
desquelles
des milliers de jeunes s’en prennent, comme c’est souvent le cas en
pareilles circonstances, à tout ce qui représente l’Etat. Des
centaines
d’entre eux sont interpellés et incarcérés dans des conditions
inhumaines. La structure du RCD local dénonce la violence de la
répression et les violations de loi qui ont marqué toutes les
procédures. Le wali, dont il faut rappeler qu’il appartient à ce que
Nordine Aït Hamouda appelle la «tribu élue» n’a rien trouvé de mieux
que
d’avertir les familles et les citoyens qu’ils devaient se méfier d’un
parti régionaliste, ennemi de la nation. Continuant leur travail, les
militants de notre parti organisent la solidarité avec les parents des
jeunes détenus, constituent un collectif d’avocats et en appellent à
nos
parlementaires pour suivre l’évolution des poursuites engagées contre
une centaine de jeunes. Le soutien des députés du RCD donne de
l’espoir
et une dynamique citoyenne se développe à Chlef. Les jeunes
emprisonnés
étaient revendiqués par la cité comme les porte-parole de tous.
Dépassé,
le wali, disqualifié par une gestion des plus contestables, en appela
au
gouvernement qui dépêcha à Chlef un de ses membres. Nous sommes le 2
mai
2008. Le ministre, trouvant un climat particulièrement tendu, déclara
devant tous les cadres de la Wilaya qu’ils ne devaient pas laisser
revenir à Chlef des gens qui n’ont rien à y faire. Ces «gens» étaient
des députés de la nation qui avaient le malheur d’être élus
démocratiquement. Le ministre en question s’appelle Daho Ould Kablia.
La
radio locale, encouragée par ce sectarisme, embraie sur l’aubaine et
déversa son fiel sur les Kabyles. Pour bien montrer que le MALG
imprègne
et soumet toujours la vie institutionnelle, il faut rappeler la
destitution illégale du maire de Bériane qui avait refusé de déserter
le
RCD pour rejoindre un parti de la coalition gouvernementale. Le
blocage
du projet du PNUD — institution représentée à Alger et qui active
normalement dans notre pays — destiné à assainir l’environnement à
Tizi-
Ouzou, représente l‘une des discriminations administratives les plus
insupportables de l’Algérie indépendante. Pour l’instant, le ministère
des Affaires étrangères se contente d’ignorer son méfait. On
remarquera
que les trois abus commis à Chlef, Bériane et Tizi- Ouzou relèvent de
responsables appartenant tous au même clan. C’est dire que la culture
du
MALG est ancienne, dévastatrice et qu’elle continue de l’être. Il
n’est
pas interdit d’aimer sa région. Cela peut même être un premier éveil à
l’intérêt de la collectivité. Il y a problème quand cette attention
est
conditionnée par la haine des autres. Ces archaïsmes sont le principal
handicap du développement du pays. La gestion des affaires de l’Etat
par
l’opacité et la relation clanique témoigne de la fragilité de la
conscience nationale. L’affaire remonte à loin. J’ai essayé d’apporter
dans mon livre des éléments de réflexion sur les ressorts et les
motifs
qui ont amené la direction extérieure du FLN à tant de déchirements en
pleine guerre. Pourquoi la responsabilité politique n’a pas prévalu au
moment où la patrie devait être préservée des affrontements qui ont
psychologiquement et politiquement mené l’Algérie à une implosion qui
veut qu’aujourd’hui encore un responsable ne se sente en sécurité que
s’il s’entoure de ses proches, indépendamment de toute considération
idéologique. Ce manque d’adhésion à un dénominateur commun a permis à
l’axe franco-égyptien de peser sur des esprits peu convaincus par la
valeur de leur algérianité, pressés de s’exiler dans une identité plus
valorisante. En s’ouvrant aux services spéciaux égyptiens sur les
dangers que représentaient les Kabyles pour la nation arabe, Ben Bella
ne faisait pas que jouer pour éliminer des adversaires politiques. Il
était sincère. En disant que la Révolution algérienne ne dépendait ni
du
Caire ni de Moscou ni de Londres, Abane projetait un destin algérien
qui
dérangeait autant les Français que les Egyptiens. L’aide de Bourguiba,
acquis à l’émancipation du sous-continent nord-africain, ne pouvait
suffire devant la convergence objective des intérêts géostratégiques
du
Caire et de Paris. Proche de Nacer et bien connu des Français qui
l’avaient testé comme soldat et détenu, Ben Bella représentait un bon
compromis pour les deux puissances contre une entité algérienne forte
et
autonome. L’antikabylisme est moins préoccupant dans ce qu’il
occasionne
comme dommage à une région que dans ce qu’il révèle comme refus ou
perte
de confiance dans la construction d’un destin national solidaire et
démocratique. La question de la femme et celle de l’antikabylisme sont
les deux voyants dont il faut surveiller les évolutions sur le tableau
de bord politique de la nation. Tant que l’on esquive ces deux tabous,
l’Algérie vivra dans la mutilation civique et l’incertitude nationale.
La perte de la citoyenneté sera compensée par la misogynie et le
régionalisme étouffant la régionalisation ouvrira la porte à d’autres
tutelles qui déposséderont notre peuple de sa souveraineté.
L’Histoire et la morale
M. Ould Kablia me reconnaît le droit de ne pas avoir d’atomes
crochus avec Boumediène mais il m’invite à ne pas mêler Boussouf aux
turpitudes algériennes, ce dernier ayant quitté volontairement le
pouvoir à la veille de l’indépendance dès lors «qu’il a vu les
inclinations des nouvelles alliances à s’orienter vers un pouvoir
autoritaire d’exclusion et de déni des principes ». Un autre
intervenant
du sérail me proposait un deal rigoureusement inverse : pour lui, il
fallait doper Boumediène et enfoncer Boussouf. A titre personnel, je
n’ai jamais confondu les genres. Je n’ai aucun problème ni avec
Boussouf
ni avec Boumediène ni, d’ailleurs, avec M. Ould Kablia. Mais je ne
suis
pas partie prenante de ce bazar historique où chacun fait son marché
selon ses appétits et ses humeurs. La chose est historiquement
établie:
Boumediène est une création du patron du MALG. Le fait que le colonel
de
l’armée des frontières se soit fait les dents sur son tuteur est un
classique dans les pouvoirs nés dans l’opacité et la violence.
Boussouf
avait une conception policière du pouvoir, Boumediène était partisan
de
l’arbitraire militaire. Au final, nous avons eu les deux. Le grand
perdant est le citoyen, c'est-à-dire l’Algérie. On l’observe
aujourd’hui
même. Une certaine tendance se dessine en faveur de la conception
policière dans la gestion de la cité algérienne. Y a-t-il pour autant
plus de liberté, de progrès ou de justice dans notre pays ? Au fond,
le
maquillage importe peu. Par définition, l’abus ignore la loi. Les
amateurs et bénéficiaires de l’autoritarisme qui peuvent se disputer
les
avantages du pouvoir ne voudront jamais faire de la citoyenneté
l’arbitre de la vie publique. M. Ould Kablia, qui donne l’impression
de
vouloir valoriser une certaine aristocratie policière au détriment de
la
plèbe militaire, partage avec ses frères ennemis la même conception du
pouvoir. Il intervient sur un livre qui commence par interpeller la
nation sur une indignité politique et une faute morale commises en son
nom. Il n’a pas soufflé mot sur la séquestration des ossements de deux
héros de la guerre, crime symbolique qui hantera longtemps nos
consciences. L’histoire de l’Algérie fut, comme celle de tant de
révolutions, dure, violente et quelquefois injuste. Je ne serai pas
avec
les analystes plus ou moins «parfumés » qui jugent, décrètent et
condamnent avec d’autant plus d’arrogance qu’ils sont loin du pays et
qu’ils s’occupent à élaborer des mises en scène pour complaire à leur
galerie d’accueil ; je serai toujours avec celles et ceux qui ne
veulent
pas que des erreurs ou des fautes commises pendant la guerre où rien
ne
se déroula comme prévu et rien ne se termina comme souhaité, se
reproduisent en temps de paix. Pour cela, la vérité est un impératif.
Saïd Sadi
